Le gendarme américain des marchés financiers va publier une exemption permettant à des plateformes crypto de proposer des versions tokenisées d’actions américaines, sans l’accord des entreprises concernées et sans garantir les mêmes droits aux détenteurs. Une décision qui pourrait fragmenter durablement les marchés actions et redessiner l’architecture de la finance mondiale.
Qu’est-ce qu’une action tokenisée ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, un point de vocabulaire s’impose pour le lecteur non initié. Tokeniser une action, c’est en créer une représentation numérique sur une chaîne de blocs — la technologie sous-jacente des cryptomonnaies. Ce jeton numérique suit le prix de l’action réelle et peut s’échanger comme elle. Mais il n’est pas nécessairement l’action elle-même : il peut ne conférer aucun droit de vote, aucun droit au dividende, aucune des protections juridiques attachées à la détention d’un titre financier réglementé.
Deux voies, deux réalités très différentes
La Commission américaine des valeurs mobilières — la SEC — s’apprête à valider simultanément deux approches radicalement distinctes de la tokenisation des actions.
La première, dite « voie institutionnelle », est déjà en cours de déploiement. En mars 2026, la SEC a approuvé une modification du règlement du Nasdaq permettant la négociation tokenisée des actions du Russell 1000 — l’indice des mille plus grandes capitalisations américaines — ainsi que des grands fonds indiciels et des bons du Trésor américain. Dans ce cadre, le jeton numérique représente exactement la même chose que l’action traditionnelle : mêmes droits, même carnet d’ordres, même compensation via les infrastructures de règlement existantes. Le dépositaire central américain, qui gère environ 114 000 milliards de dollars d’actifs, orchestre l’ensemble. BlackRock, JPMorgan et Goldman Sachs participent à un pilote prévu pour juillet 2026, avec un déploiement plus large en octobre.
La seconde voie est celle qui suscite l’inquiétude. Sous couvert d’une « exemption d’innovation », la SEC s’apprête à autoriser des plateformes crypto à proposer des versions tokenisées d’actions de sociétés cotées — sans l’accord de ces sociétés, sans obligation de conférer les mêmes droits aux détenteurs, et sous une réglementation allégée. Un tiers pourrait ainsi créer et commercialiser un jeton censé représenter une action Apple ou Amazon, sans qu’Apple ou Amazon n’aient été consultés, et sans que le détenteur de ce jeton soit nécessairement propriétaire de quoi que ce soit.
Ce marché existe déjà, et il a explosé
Il ne s’agit pas d’un scénario hypothétique. Ce modèle a déjà été déployé en Europe et dans d’autres juridictions où il n’entrait pas en conflit avec la réglementation américaine. Robinhood a lancé des actions tokenisées pour ses clients européens en juin 2025. La plateforme Kraken proposait en septembre 2025 plus de soixante actions et fonds américains tokenisés en Europe, après avoir acquis le spécialiste du secteur Backed Finance.
La progression des volumes a été spectaculaire : la capitalisation totale des actions tokenisées est passée de moins de 30 millions de dollars début 2025 à environ 1,2 milliard de dollars fin 2025, soit une multiplication par quarante en douze mois. La plateforme xStocks, adossée à la chaîne de blocs Solana, a enregistré à elle seule plus de 25 milliards de dollars de transactions cumulées sur la période.
Le risque de fragmentation des prix
Le danger systémique pointé par les spécialistes est celui de la fragmentation. Si des tiers peuvent créer sans limite des jetons censés représenter les mêmes actions, il n’existe plus de référence canonique unique pour le prix d’un titre. L’ancien directeur de la division des marchés de la SEC, aujourd’hui à la tête d’une société de tokenisation, résume ainsi le problème : il n’existe théoriquement aucune limite au nombre de versions parallèles d’une même action que des tiers pourraient créer simultanément. Les investisseurs se retrouveraient alors dans l’incapacité de savoir à tout moment ce que valent exactement leurs titres.
Cette critique ne vient pas d’opposants à l’innovation financière — elle vient de l’intérieur même de l’industrie de la tokenisation.
Une remise en cause du cadre réglementaire construit depuis vingt ans
La réglementation américaine des marchés actions repose depuis 2005 sur un principe fondamental : une action cotée a un seul marché de référence, avec les protections qui en découlent — meilleure exécution garantie, transparence des prix, surveillance unifiée. L’actuel président de la SEC, Paul Atkins, avait lui-même voté contre cette réglementation à l’époque de son adoption, et a annoncé publiquement que les nouvelles exemptions pourraient nécessiter de la réécrire. L’exemption à venir en est le premier acte.
Du côté européen, l’Autorité européenne des marchés financiers a déjà mis en garde contre le risque de malentendu pour les investisseurs particuliers qui pourraient ne pas réaliser que leurs jetons ne leur confèrent aucun droit d’actionnaire. Cette mise en garde prend une dimension nouvelle dès lors que le même type de produit sera disponible légalement aux États-Unis.
Ce que cela change concrètement
Pour les épargnants et investisseurs, la vigilance s’impose. Deux produits affichant le même nom et suivant le même cours en temps réel pourront bientôt avoir des natures juridiques radicalement différentes — l’un étant une action réglementée avec tous les droits afférents, l’autre un jeton sans garantie de représentation du sous-jacent. La ressemblance de façade ne garantira pas l’équivalence des droits.
Pour les marchés financiers dans leur ensemble, c’est potentiellement une recomposition de l’architecture bâtie au cours des cinquante dernières années qui s’annonce — avec une liquidité et une découverte des prix fragmentées entre des circuits aux règles incompatibles.
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