Il aura suffi d’une rumeur. Jeudi, le bruit court à Fnideq, sur la côte marocaine, que la frontière serait ouverte. Quelques heures plus tard, entre 50 000 et 60 000 personnes ont franchi illégalement la ligne qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta. Pas un assaut militaire, pas une opération planifiée par une puissance hostile : une rumeur.
Voilà l’information qui devrait occuper les états-majors européens pendant les prochains mois. Une frontière extérieure de l’Union, réputée surveillée, équipée, financée à coups de fonds communautaires, a cédé en une nuit sous la pression d’une foule que rien n’avait annoncée. Ce qui s’est produit à Ceuta est reproductible. Ailleurs, plus grand, et sans rumeur cette fois.
Ce que dit la lettre des 22
Vingt-deux chefs d’État et de gouvernement l’ont compris et l’ont écrit noir sur blanc. Leur lettre, adressée samedi à Ursula von der Leyen, à António Costa et au Premier ministre irlandais Micheál Martin, réclame une visioconférence extraordinaire des ministres de l’Intérieur — obtenue depuis, elle se tiendra mardi.
L’initiative revient à l’Italie et au Danemark. Retenons ce couple : un gouvernement de droite nationale et un gouvernement social-démocrate. Sur la question des frontières, la ligne de partage n’est plus celle que le commentariat parisien continue de dessiner.
Le texte est direct. Les signataires refusent que des franchissements massifs et incontrôlés, l’instrumentalisation des migrations ou d’autres menaces hybrides accréditent l’idée qu’on peut entrer illégalement dans l’Union — et qu’une entrée illégale finisse par se transformer en séjour légal. Ils annoncent envisager toutes les mesures nécessaires, y compris le renforcement ou le rétablissement temporaire des contrôles aux frontières intérieures.
La lettre pointe aussi, sans détour, la régularisation accordée par Madrid à certains clandestins, désignée comme facteur d’attraction possible dans le déclenchement de la crise. Madrid conteste. Les 22 maintiennent. Cette querelle n’est pas anecdotique : elle porte sur le mécanisme central du problème. Tant qu’un État membre peut régulariser massivement, il crée un appel d’air qui engage les 26 autres, puisqu’un régularisé espagnol circule ensuite librement de Perpignan à Helsinki.
Le texte ne se borne pas à réclamer des contrôles. Il demande la mobilisation rapide des instruments européens et le soutien nécessaire à l’Espagne pour rétablir un contrôle effectif de la frontière extérieure de l’Union, avec un possible renforcement de Frontex. Ce que 22 dirigeants proposaient à Madrid, c’est de l’aide assortie d’exigences. Pedro Sánchez a préféré y voir de l’égoïsme.
Et Macron ne signe pas
Sur 27 dirigeants, 5 ne figurent pas au bas du texte. Deux pour des raisons structurelles : l’Espagne, qui en est l’objet, et l’Irlande, qui en est destinataire au titre de la présidence tournante du Conseil. Restent 3 abstentions purement politiques — le Portugais Luís Montenegro, le Luxembourgeois Luc Frieden, et le président de la République française.
La France. Le pays qui affronte la pression migratoire la plus lourde d’Europe occidentale, dont les électeurs placent la question de l’immigration en tête de leurs préoccupations scrutin après scrutin, et qui partage 623 kilomètres de frontière avec l’Espagne. Ce pays-là s’est abstenu de demander une réunion d’urgence.
Le plus savoureux est la chronologie. Vendredi, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez annonce que les effectifs de police et de gendarmerie déployés à la frontière franco-espagnole sont multipliés par 5 dès le samedi, et pour aussi longtemps qu’il le faudra. Samedi, l’Élysée refuse de cosigner un texte qui demande précisément de pouvoir renforcer les contrôles intérieurs.
Faire la chose, refuser de la dire. Prendre la mesure devant les Français, se dérober devant les Européens. Aucune explication publique n’a été fournie à ce jour. On serait curieux de l’entendre.
Le résultat est immédiat : la France a laissé Rome et Copenhague tenir la plume. L’agenda migratoire européen des prochaines années s’écrit désormais sans elle, et probablement contre les habitudes diplomatiques auxquelles elle tient. Nuñez a d’ailleurs jugé bon d’ajouter qu’il n’était absolument pas question que l’Espagne quitte Schengen — personne ne le demandait dans cette lettre. On répond aux questions qu’on préfère.
Pendant ce temps, l’Italie agit
Rome n’a pas attendu la visioconférence. L’Italie a suspendu pour un mois son espace de libre circulation avec l’Espagne, avec des contrôles aux frontières aériennes et maritimes ciblant les ressortissants non européens en provenance du territoire espagnol. Antonio Tajani a présenté la mesure comme inévitable pour protéger la sécurité des citoyens et défendre les frontières de l’Europe.
Pedro Sánchez a réagi en dénonçant l’attitude égoïste de certains États membres et une réponse qu’il qualifie d’asymétrique. Le mot d’égoïsme est intéressant dans la bouche d’un dirigeant dont la politique de régularisation est précisément mise en cause par 22 de ses homologues. Chaque gouvernement européen qui rétablit un contrôle le fait pour ses propres citoyens : c’est la définition même de sa fonction, pas un manquement à la solidarité.
La question de fond : une frontière ou rien
Ce que Ceuta a exposé, c’est que le dispositif actuel ne tient pas. Il ne tient pas parce qu’il repose sur un pari : celui que les pays de départ et de transit coopéreront indéfiniment. Le Maroc contrôle le robinet ; les autorités du royaume ne se sont d’ailleurs toujours pas exprimées publiquement sur la crise, silence relevé y compris par des ONG marocaines. Quand le robinet s’ouvre, pour quelque raison que ce soit, l’Europe découvre qu’elle n’a pas de plan B.
Une frontière extérieure qui dépend du bon vouloir d’un État tiers n’est pas une frontière. C’est un accord commercial déguisé, révisable à tout moment, et dont le prix montera à chaque renégociation. Les 22 signataires en ont tiré la conclusion logique : à défaut d’extérieur étanche, il faudra bien rétablir de l’intérieur.
C’est un aveu d’échec pour la construction européenne telle qu’elle a été vendue depuis 30 ans. C’est aussi, désormais, la position majoritaire du Conseil européen. La France, elle, a choisi de ne pas la formuler.
La visioconférence des ministres de l’Intérieur se tient mardi, sous présidence irlandaise.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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