En février 2020, Yahaya Sharif-Aminu, chanteur soufi nigérian de 22 ans, partage un morceau dans un groupe WhatsApp. Le texte fait l’éloge d’un imam de la Tijaniya, confrérie soufie très implantée en Afrique de l’Ouest — au point, selon ses accusateurs, de le placer au-dessus du prophète Mahomet.
Six ans plus tard, il est toujours en prison, et il attend toujours de savoir s’il sera pendu.
Une maison brûlée, un procès sans avocat
La réaction ne s’est pas fait attendre. Des manifestants ont incendié la maison familiale à Kano, capitale de l’État du même nom, dans le nord du pays. Des rassemblements ont exigé son arrestation. La Hisbah — la police religieuse islamique de Kano — l’a placé en détention en mars 2020.
Le 10 août 2020, un tribunal supérieur de la charia de Kano le déclare coupable de blasphème et le condamne à mort par pendaison. Il n’a bénéficié d’aucune représentation légale pendant la procédure.
En janvier 2021, la Haute Cour de l’État de Kano annule la condamnation, précisément pour ce motif — l’accusé s’est vu refuser un avocat. Mais elle ordonne un nouveau procès devant un autre tribunal de la charia.
Sharif-Aminu refuse ce marché. Ses avocats font appel, estimant qu’une condamnation annulée devait entraîner sa libération, et attaquent frontalement la loi sur le blasphème de l’État de Kano, qu’ils jugent contraire à la Constitution nigériane et aux traités internationaux sur la liberté de religion et d’expression.
En août 2022, la cour d’appel confirme la constitutionnalité de la loi et l’ordre de nouveau procès. En novembre de la même année, la défense saisit la Cour suprême du Nigeria.
Une procédure qui n’avance pas
La Cour suprême a entamé l’examen de l’appel en septembre 2025. Lors de la première audience, le 25 septembre, à laquelle assistaient des observateurs d’Amnesty International Nigeria, elle a accordé 30 jours supplémentaires à l’équipe juridique pour déposer son mémoire.
Une audience ultérieure a été annulée sans préavis par la Cour.
Pendant ce temps, Sharif-Aminu reste détenu. Il souffre d’un asthme sévère et, selon Amnesty International, ne reçoit ni médicament ni soin adapté.
Sean Nelson, conseiller principal pour la liberté religieuse mondiale à ADF International, résume la situation : chaque report est un jour de plus derrière les barreaux pour avoir exprimé pacifiquement sa foi dans des paroles de chanson, et un jour de plus pendant lequel l’une des lois anti-blasphème les plus dangereuses au monde reste en vigueur et appliquée.
Un système judiciaire parallèle
La loi islamique a été instaurée entre 1999 et 2000 dans 12 États du nord du Nigeria, à majorité musulmane. Les tribunaux islamiques y fonctionnent en parallèle du système judiciaire ordinaire.
En théorie, la charia ne concerne que les musulmans. Dans les faits, la BBC Africa relève que les non-musulmans subissent des pressions pour se conformer aux décisions de la Hisbah.
L’affaire Sharif-Aminu n’est pas isolée. En 2016, Abdulazeez Inyass avait été condamné à mort pour blasphème par un tribunal de Kano, au terme d’un procès qualifié de secret. En avril 2022, le militant athée Muhammad Mubarak Bala a été condamné à 24 ans de prison — par un tribunal de droit commun, cette fois — pour des messages critiquant l’islam et son prophète publiés sur les réseaux sociaux.
Deux éléments méritent d’être soulignés dans le cas présent. D’abord, Sharif-Aminu est lui-même musulman : les lois anti-blasphème frappent d’abord les minorités religieuses, y compris les minorités musulmanes comme les soufis. Ensuite, la même législation est régulièrement invoquée contre les chrétiens du nord du pays, où elle nourrit des épisodes de violence collective. Selon les chiffres avancés par ADF International, plus de 70 % des chrétiens tués pour leur foi dans le monde en 2025 étaient nigérians.
Une mobilisation internationale sans effet
Le Parlement européen a adopté à deux reprises une résolution d’urgence réclamant la libération de Yahaya Sharif-Aminu. Il est rare que l’institution revienne deux fois sur le même dossier.
Amnesty International en a fait l’un des neuf cas de sa campagne mondiale « Changez leur histoire », lancée le 27 novembre 2025. La pétition demandant sa libération immédiate et sans condition, adressée au procureur général et ministre de la Justice de l’État de Kano, court jusqu’au 1er septembre 2026 et a recueilli un peu plus de 100 000 signatures sur les 120 000 visées.
ADF International, organisation juridique chrétienne, soutient également le recours et espère qu’une décision favorable de la Cour suprême permettrait de faire tomber l’ensemble des lois anti-blasphème fondées sur la charia dans le nord du Nigeria.
C’est bien l’enjeu réel de cette affaire. Elle ne concerne pas seulement le sort d’un homme de 28 ans enfermé depuis six ans pour une chanson. Elle déterminera si un État fédéré nigérian peut continuer à condamner à mort pour des propos jugés offensants — et, par ricochet, ce qu’il advient de la protection des minorités religieuses dans un pays de plus de 200 millions d’habitants.
La pétition d’Amnesty International est accessible sur amnesty.fr. Aucune nouvelle date d’audience devant la Cour suprême n’a été communiquée.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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