Le Parlement a adopté définitivement, le 21 juillet, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Vote massif : 243 voix contre 2 au Sénat, 279 contre 81 à l’Assemblée. Seule La France insoumise s’y est opposée ; le Rassemblement national s’est abstenu, ce qui a permis au texte de passer. Manuel Bompard a annoncé un recours devant le Conseil constitutionnel.
La France devient ainsi le premier pays de l’Union européenne à interdire Instagram, Snapchat, TikTok et consorts aux jeunes adolescents — engagement personnel d’Emmanuel Macron.
Mais le point qui devrait retenir l’attention n’est pas celui-là. Pour empêcher un mineur de créer un compte, il faut vérifier l’âge de tout le monde. Donc l’identité de tout le monde.
Le calendrier
Dès le 1er septembre 2026, la création d’un compte devient impossible pour les moins de 15 ans. Les profils déjà actifs bénéficient d’un sursis de 4 mois : désactivation automatique au 1er janvier 2027.
Les sanctions annoncées vont jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial pour les plateformes contrevenantes.
Le champ d’application est très large. Sont visés TikTok, Instagram, Snapchat, Facebook, X, YouTube. Chez YouTube et WhatsApp, seules les fonctionnalités sociales publiques — commentaires, chaînes, publications — seraient verrouillées, la consultation passive et la messagerie privée étant préservées.
La Quadrature du Net craint que la définition retenue englobe aussi les messageries comme Signal, WhatsApp et Telegram, ainsi que les réseaux décentralisés Mastodon et PeerTube. Les seules exceptions prévues : les encyclopédies en ligne (Wikipédia, Vikidia), les répertoires éducatifs ou scientifiques, et les plateformes de partage de logiciels libres (GitHub, GitLab).
Autrement dit, aucun seuil de taille n’est fixé. Une petite instance Mastodon animée par trois bénévoles se retrouve soumise aux mêmes obligations que Meta.
Comment prouver son âge ? Personne ne le sait
Le texte ne dit rien de la méthode de vérification, ni des sanctions à l’égard des plateformes. Pour une raison simple : la France n’a pas la main.
En matière de marché numérique, les États sont soumis au principe de « domaine coordonné » et ne peuvent pas ajouter de restrictions à leur niveau — cela relève de l’échelon européen. Dans un avis rendu début juillet, Bruxelles avait d’ailleurs estimé que la première version du texte contrevenait au Digital Services Act. D’où l’astuce des parlementaires : faire peser l’interdiction sur les jeunes plutôt que sur les plateformes.
Deux pistes techniques circulent.
Le pass d’âge français, obtenu via France Connect, France Identité ou Docaposte. Une expérimentation est en cours pour intégrer la vérification d’âge à France Identité, sur le principe du « double anonymat » : le site consulté reçoit la preuve de l’âge sans connaître l’identité, le vérificateur connaît l’identité sans savoir quels sites sont consultés.
L’application européenne, annoncée par Ursula von der Leyen pour fin 2026. L’utilisateur présente une pièce d’identité, puis scanne son visage pour vérifier la correspondance — la documentation technique officielle mentionne explicitement la reconnaissance faciale. La Commission assure que le dispositif respecte les normes de confidentialité les plus strictes au monde.
À noter : la CNIL, qui recommande pourtant l’approche cryptographique retenue, écarte explicitement le traitement de données biométriques pour authentifier les internautes. Ce que fait précisément le service développé par Bruxelles.
L’expression a été mise en circulation en 2023 par Jean-Noël Barrot, alors ministre du numérique, puis reprise par la CNIL et l’Arcom. Elle laisse entendre qu’il y aurait deux fois plus d’anonymat qu’ailleurs.
C’est faux, et il faut le dire clairement. Ce système offre au mieux une étanchéité entre la plateforme et le tiers vérificateur. Mais dans tous les cas, pour prouver son âge, il faut prouver son identité civile — photo de la carte d’identité ou connexion via une identité numérique d’État.
L’étanchéité elle-même n’est pas garantie. En 2025, l’ONG AI Forensics a révélé qu’AgeGo, entreprise qui vérifie l’âge pour de nombreux sites pornographiques, collectait l’URL complète de la vidéo que l’internaute voulait consulter. Après l’enquête, l’entreprise a réduit sa collecte et ne connaît plus « que » le site consulté.
Une application piratée en deux minutes
C’est le passage le plus édifiant du dossier.
Vingt-quatre heures après l’annonce officielle de sa sortie, l’application européenne était piratée. Le consultant en sécurité Paul Moore a publié une vidéo où il la contourne en 2 minutes chrono. Rebelote en juillet, cette fois à l’aide d’une simple extension Google Chrome. Une analyse technique de Dibran Mulder, directeur technique chez Caesar Groep, a confirmé qu’elle était facilement contournable avec des outils de base.
Hanna Bözakov, directrice générale de la société allemande Tutao, parle d’une « mine d’or » pour les pirates : plus ces systèmes collectent de données, plus ils deviennent attrayants. La chercheuse américaine Sarah Scheffler enfonce le clou : une collection stockée de pièces d’identité officielles et de données biométriques faciales constitue une cible évidente pour les voleurs d’identité.
Rappel utile : en avril dernier, le piratage de l’Agence nationale des titres sécurisés — un organisme d’État — a exposé près de 12 millions de comptes.
Le coût que personne n’a chiffré
Le protocole cryptographique retenu, la preuve à divulgation nulle de connaissance, est techniquement la bonne approche selon Olivier Blazy, directeur scientifique au Centre interdisciplinaire d’études sur la défense et la sécurité de l’Institut polytechnique de Paris, qui a participé au démonstrateur de la CNIL.
Seul problème : il n’a pas de modèle économique. Si tous les Français accèdent à un ou deux sites par jour, cela représente au moins 130 millions de jetons d’authentification à générer quotidiennement, pour des coûts énormes. Or on peut difficilement facturer la vérification aux plateformes si le service n’a pas le droit de suivre les activités en ligne.
Sa conclusion est sans appel : si aucun acteur industriel ou étatique ne finance ce fonctionnement, les politiques devront accepter que la loi votée est inapplicable. À moins de se rabattre sur des systèmes moins protecteurs.
L’exemple australien : ça ne marche pas
L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans depuis fin 2025. Bilan disponible aujourd’hui : 61 % des enfants de 12 à 15 ans ont toujours accès aux plateformes restreintes, et 70 % affirment qu’il est facile de contourner l’interdiction — VPN, ou astuces plus rustiques comme se dessiner une fausse moustache pour tromper l’estimation d’âge.
En France, les sites pornographiques doivent contrôler l’âge depuis début 2025. Une étude portant sur 31 750 applications Android pour adultes montre que seules 3,67 % appliquent une vérification, et que les systèmes les plus robustes se déjouent avec de faux documents ou un VPN.
Olivier Blazy résume : cela a pu repousser les enfants de 9 ou 10 ans, ce qui est toujours ça de gagné, mais pour les adolescents motivés, rien n’a changé. En revanche, cela gêne les adultes, contraints de transmettre des informations sensibles.
Et la suite est déjà annoncée : le gouvernement envisage d’imposer aux fournisseurs de VPN de procéder eux aussi à une vérification d’âge.
Ce que la loi ne traite pas
Les dangers sont réels : 28 % des collégiens victimes de violences en ligne, près de 600 000 nouveaux cas annuels de dépression liée à un usage excessif des réseaux en France. La Commission européenne a conclu en février, à titre préliminaire, que la conception addictive de TikTok contrevient au DSA.
Mais l’interdiction ne s’attaque pas au mécanisme. Le modèle économique de ces plateformes repose sur la publicité ciblée : plus l’utilisateur reste, plus il voit d’annonces. D’où le fil d’actualités infini, les contenus clivants, les interfaces conçues pour l’addiction.
Selon une étude de l’Arcom, 44 % des enfants concernés envisagent de se reporter sur l’intelligence artificielle — avec les risques propres aux chatbots.
L’enjeu réel : la fin de l’anonymat
La CNIL elle-même avertit que la généralisation de France Identité créerait le risque d’un identifiant unique, d’un fichier de population, voire d’un suivi des activités numériques de la population.
Le principe sur internet reste pourtant l’anonymat. La directive e-commerce, toujours en vigueur, rappelle le principe de l’utilisation anonyme des réseaux ouverts. La Cour de justice de l’Union européenne estime que les utilisateurs sont en droit d’attendre que leurs communications restent anonymes sans leur consentement. La Cour européenne des droits de l’homme rattache ce principe à la liberté d’expression.
Exiger de prouver son identité avant de s’exprimer, c’est l’exact inverse.
Bastien Le Querrec, juriste à la Quadrature du Net, parle d’un danger pour la démocratie et d’un effet d’autocensure : on ne s’exprimera plus librement si l’on sait que son identité pourra demain être divulguée à un employeur, à un conjoint, ou à un pouvoir politique hostile.
Une affaire est par ailleurs pendante devant la CJUE sur la conformité de la loi SREN au principe du domaine coordonné. L’avocat général a sérieusement mis en doute la conformité du dispositif français. Si la Cour le suit, c’est tout l’édifice de la vérification d’âge qui vacille.
Le Conseil constitutionnel doit désormais statuer, saisi par LFI. L’entrée en vigueur est prévue au 1er septembre.
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