Exclusif. Les souvenirs très chauds d’un policier en Guadeloupe [2ère partie]

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07/05/2017 – 07H00 Paris (Breizh-info.com) – Entré dans la police en 1988, John Châtelier a servi jusqu’en 2000 au SPHP (Service de protection des hautes personnalités), devenu depuis 2013 le SDLP. Nous avons relaté ses souvenirs dans un précédent article. Marié avec une guadeloupéenne, il demande à la rejoindre et se retrouve très rapidement officier dans la BAC (brigade anti-criminalité) en Guadeloupe, puis versé au sein des brigades de lutte contre le trafic des stupéfiants de la DIPJ (direction interministérielle de la Police judiciaire) qui couvrent toutes les Antilles, Guyane y comprise. Comme tant d’autres, il fournit de la came à ses indics pour avoir des « crânes », des affaires, et finit par tomber en 2006. Révoqué de la police, il finit par rentrer en Métropole et se reconvertit comme cadre commercial. Il nous confie ses souvenirs de la période antillaise.

Breizh Info : Comment avez-vous commencé votre service en Guadeloupe ?

John Châtelier : J’ai débarqué comme officier de BAC, plutôt de jour d’ailleurs. On était à trois sur une circonscription de police où il y avait de vrais ghettos.

Breizh Info : Que pensiez-vous alors de l’insécurité sur les îles ?

John Châtelier : Ça pue. Depuis, ils ont commencé à augmenter un peu les effectifs de police.

Breizh Info : Quelle est l’explication à cette insécurité, effectivement plus forte qu’en Métropole – elle a été dénoncée récemment par les guyanais, tandis qu’en Martinique, Fort de France est la ville la plus criminogène de France ?

John Châtelier : Les trois quarts des habitants sont au RSA ou à l’ASS [allocation de solidarité spécifique, accordée aux personnes qui ont épuisé leurs droits aux allocations chômage, NDLA]. L’alcool circule allégrement – et d’autres drogues aussi, et ils travaillent tous au black. On se retrouve avec des cases en bananier avec une Mercedes garée devant.

Breizh Info : Et que fait l’État ?

John Châtelier : Rien. Il y a une vraie volonté politique de laisser-aller, de laxisme.

Breizh Info : Les indépendantistes martiniquais dénoncent de leur côté les békés, les blancs, comme sources de leurs malheurs…

John Châtelier : C’est sûr qu’ils profitent du système, c’est eux qui ont les terres, les leviers de pouvoir, ils sont en place, mais les indépendantistes aussi. Quand vous avez un indépendantiste pur et dur qui se fait prendre avec des mallettes pleines de billets à la frontière entre la France et la Suisse, billets qui viennent de Métropole – c’est l’État qui lui a filé la thune – et qu’il y a même pas de procédure, ça fait réfléchir… En fait tout le monde réclame l’indépendance mais personne n’en veut. Ce qu’ils veulent, c’est du pognon.

Breizh Info : Revenons à la délinquance locale…

John Châtelier : Il y a beaucoup de ghettos, dont les habitants prennent au quotidien du rhum, du crack, de l’herbe de cannabis. Un cocktail d’enfer. Aucun policier n’y entrait à part la BAC. C’était très dangereux, un collègue a pris une balle, un autre a été tué et son véhicule brûlé. On tournait, on intervenait sur du flag'[rant délit], on serrait le type et on s’arrachait direct. Les flics en tenue n’y entraient jamais. Quand on voyait des bandes de 30 mecs armés de machettes, de parpaings et qu’on appelait des collègues à la rescousse personne n’arrivait jamais. On se débrouillait, une fois j’ai du tirer en l’air.

Breizh Info : La justice laissait-elle prospérer ces zones de non-droit ?

John Châtelier : Elle ne faisait rien, oui ! Il y a des consignes politiques pour ne rien faire, pour maintenir la paix sociale y compris dans les prisons [la situation n’est guère différente en métropole, NDLA]

Breizh Info : La Guadeloupe est elle plus criminogène que la Martinique ?

John Châtelier : C’est l’un des départements les plus criminogènes de France. La Martinique, encore plus, mais nombre de délinquants passent par la Guadeloupe car ils y risquent moins. Il y a beaucoup de ghettos, avec des Dominicains, des Haïtiens, qu’on a laissé squatter des terres et qui ont érigé leurs cases. Ce sont des labyrinthes. La drogue y fait des ravages – un type sous crack peut tuer pour 10€, le prix d’une nouvelle dose.

Breizh Info : Ensuite vous êtes passés aux affaires de drogue.

John Châtelier : Et pas que. Les braquages, les affaires de mœurs quand c’était une personnalité locale qui déconnait, et qu’il fallait y aller doucement sur l’enquête pour des raisons politiques, etc. Niveau drogue, on avait du lourd. A Saint-Martin, côté néerlandais, si on donnait dix balles aux flics ils étaient contents. N’importe quoi rentrait.

Breizh Info : Vous faisiez des plans d’achat pour faire tomber les réseaux ?

John Châtelier : Oui, et de grosses quantités. Genre 300 à 400 kilos de cocaïne. On avait eu droit à deux pépères tout à fait bon chic bon genre, qu’on a laissé passer la frontière de Saint-Martin avec la came avant de les serrer. L’un d’eux était surnommé El Capo, il était capitaine de voilier. Il avait eu une avarie avec son voilier en Vendée en mars 2002 [près de l’Ile d’Yeu] et avait enterré la drogue sur une plage près des Sables d’Olonne. Manque de pot, un retraité qui se promenait les avait vus et la drogue avait été saisie par les gendarmes [400 kilos de cocaïne d’une valeur de 73 million d’euros]. Quelques jours après leur groupe avait braqué la gendarmerie pour tenter, sans succès, de récupérer la drogue.

Breizh Info : Avaient-ils un lien avec le milieu nantais, dont la figure de proue Alain Coelier s’était lui aussi reconvertie dans l’importation de drogue des Antilles vers l’Europe avec ses voiliers ?

John Châtelier : Non, eux ils dépendaient de cartels de Medellin. Ils gagnaient bien leur vie, mais leur familles étaient sous l’emprise des cartels. S’ils déconnaient, les familles étaient tuées.

Breizh Info : Quelle était la qualité de cette drogue ?

John Châtelier : C’était de la coke pure, pas coupée. Ici à Nantes quand on achète un gramme de « coke » il y a à peine 10% de coke dedans, elle est coupée avec tout, même avec de la lessive. Et puis elle coûte plus cher – près de 60 € le gramme ici, 25€ le gramme là-bas. Là-bas, on pouvait passer 4 à 5 jours sans dormir, d’ailleurs certains flics comme moi tournaient à la coke. J’ai arrêté quand je suis rentré en France, ici la qualité est trop merdique.

Breizh Info : D’autres policiers se droguaient ?

John Châtelier : Il arrivait qu’ils soient drogués en patrouille. A la BAC on saisissait des sacs entiers de beu [herbe de cannabis], tout le monde ne résistait pas. Mais au moins ils ne fumaient pas pendant le service.

Breizh Info : La drogue, c’était aussi pour tenir les cadences ?

John Châtelier : Sur de grosses affaires, on bossait presque en 3×8. On faisait de grosses saisies, 300/400 kilos, je rentrais à quatre, cinq heures du matin, je me faisais un trait et je repartais travailler.

Breizh Info : Comment avez-vous été contraint de quitter la police ?

John Châtelier : Un collègue revendait de la came saisie à un de ses indics pour avoir des informations. Un indic, ça balance tout, bref, il l’a balancé. Tout est parti de là. Le système s’en est branlé, la gendarmerie a récupéré l’enquête, et on a été deux à tomber et à être révoqué. J’ai été condamné au passage pour « trafic international de drogue », ça concernait trois grammes, c’était ridicule. Ils m’ont aussi saisi les armes « prises de guerre » que j’avais gardées à la maison. La Guadeloupe, c’est une île, tout le monde savait où on habitait, donc ma femme, je lui avais appris à se servir de ces armes, un 9 mm et un calibre 7.65.

Breizh Info : Les affaires de policiers qui tombent pour avoir filé de la came à leurs indics se multiplient. Est-il réaliste de lutter contre les stups sans filer de la came aux indics ?

John Châtelier : Souvent, ce sont d’autres trafiquants qui dénoncent leurs concurrents. La drogue c’est un milieu de donneuses qui balancent tout. Ou aller, qui serrer, à quelle heure. A 99% les indics sont eux-mêmes trafiquants et éliminent leurs concurrents. Ils ont un rôle central. Arrêter de leur filer de la came, ça veut dire récolter bien moins d’informations. Du reste c’est possible : ils sont tous fichés, il y a moyen de s’arranger avec le juge d’application des peines, tout se négocie. Mais le suivi est dérisoire faute de personnel. Il y a peut-être des intérêts électoraux aussi, surtout dans les DOM-TOM ou dans les quartiers sensibles en Métropole.

Breizh Info :  Y a t-il une solution contre les trafics de drogue et la criminalité dans les DOM-TOM ?

John Châtelier : A Saint-Martin, plus vraiment. Côté français, tout est à faire. La drogue est tellement présente à tous les niveaux qu’on ne peut plus rien faire pour arrêter le commerce. Donner des salaires très supérieurs aux policiers peut-être. Et encore, les cartels ont beaucoup de moyen. Donner l’indépendance aux DOM-TOM serait nettement mieux. Mais ils n’en veulent pas. Il n’y aurait plus de pognon. Et puis les DOM-TOM ont beaucoup d’importance électorale.

Propos recueillis par Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

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2 Commentaires

  1. Un boulot nécessaire mais où l’ on peut perdre son âme. Et puis résister à la tentation de flinguer les merdes que l’ on a en permanence sous les yeux…. Des héros.

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