À Oberlauterbach, dans le nord de l’Alsace, un ingénieur de 72 ans a exploité pendant près de trois décennies le seul puits de pétrole indépendant de France. Philippe Labat vient de mettre un point final à l’aventure, officialisant la procédure d’abandon en février dernier. Une belle leçon d’audace entrepreneuriale française — qui s’achève au moment précis où le pays s’apprête, d’ici 2040, à enterrer toute exploitation d’hydrocarbures sur son sol.
Les automobilistes de la D246 ne l’avaient sans doute jamais remarquée. Nichée dans un creux, cachée par les cultures de maïs, une modeste pompe à balancier a pourtant battu la mesure pendant près de trente ans, à la sortie nord d’Oberlauterbach, petit village alsacien de 550 âmes. Discrète, solitaire, un brin anachronique : cette installation était l’œuvre d’un seul homme, Philippe Labat, ingénieur parisien, ancien cadre d’Elf et unique exploitant pétrolier indépendant de France.
Un puits qu’Elf avait laissé pour mort
L’histoire commence dans les années 1990. Labat part d’un constat de professionnel : produire un baril en France rapporte nettement davantage que d’aller le chercher au Nigeria ou au Yémen. Reste à trouver le bon endroit. Ce sera l’Alsace, où le pétrole affleure à seulement 600 mètres de profondeur — contre 1 500 à 2 500 mètres en région parisienne et jusqu’à 3 000 mètres dans le Bassin aquitain. Plutôt que de forer, ce qui coûte une fortune, l’ingénieur déniche un puits creusé par Elf Aquitaine en 1983 et abandonné trois ans plus tard, le géant tricolore l’ayant jugé tari.
Labat, lui, voit autre chose : de la paraffine qui encrasse le fond du forage et bloque la remontée du brut. Il fonde en 1999 la société Oelweg avec seize actionnaires (il en détient la moitié), récupère gratuitement une vieille pompe à balancier venue du bassin parisien, achète deux cuves d’occasion et lance l’exploitation en juillet de la même année. Pendant trois ans, la production plafonne. Il tente une résistance électrique : échec. En 2002, nouvelle tentative avec un réchauffeur descendu au fond du puits. Bingo : la température passe de 46 à 85 degrés, le débit grimpe à près de 16 barils par jour. Une première en Europe, assure-t-il.
Une rentabilité indécente pour une gestion minimaliste
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur près de 25 années d’exploitation, le puits d’Oberlauterbach aura produit 84 000 barils — soit 13 millions de litres — générant un chiffre d’affaires de 4,3 millions d’euros. Pour un investissement initial de 106 000 euros, le rendement fait pâlir n’importe quel fonds d’investissement.
Le plus savoureux ? La gestion. Un seul salarié, à temps très partiel (une dizaine d’heures par mois), un camion-citerne passant toutes les trois semaines pour acheminer le brut vers la raffinerie allemande de Karlsruhe, à 25 kilomètres seulement. Labat lui-même ne se déplaçait en Alsace qu’une à deux fois par an, pour les assemblées générales.
La municipalité d’Oberlauterbach n’a pas été en reste. Jugeant « dérisoire » la redevance minière légale — environ 1 000 euros annuels —, Labat complétait par un don volontaire à la commune, compris entre 2 000 et 4 000 euros selon les années. Bruno Kraemer, maire depuis 2014, confirme dans les colonnes des Dernières Nouvelles d’Alsace que ces fonds ont intégralement servi à l’équipement scolaire. De quoi faire méditer ceux qui prétendent que l’industrie et les territoires ruraux sont forcément en conflit.
L’abandon forcé, et la grande hypocrisie énergétique
L’aventure s’est achevée brutalement en octobre 2023 : un tube s’est coincé au fond du puits, impossible à extraire malgré plusieurs tentatives. En février dernier, Labat s’est résolu à lancer la procédure d’abandon. Le forage sera cimenté, les installations démontées, le terrain remis en état. Bientôt, plus aucune trace ne subsistera des quarante ans d’exploitation du site.
Il restait pourtant, selon l’intéressé, 37 000 barils exploitables — près de 6 millions de litres de brut — au fond du puits. De quoi nourrir encore longtemps la petite affaire, d’autant que le point mort avait été calculé à 35 euros le baril. Mais en 2018 déjà, lorsque la société avait obtenu l’autorisation de forer deux puits supplémentaires, le projet avait dû être abandonné : plus aucune banque ne finançait les énergies fossiles.
Et pour cause. Le Plan Climat voté en 2017 sous l’impulsion de Nicolas Hulot prévoit l’interdiction pure et simple de toute nouvelle exploitation d’hydrocarbures sur le sol français d’ici 2040. La France compte aujourd’hui une soixantaine de gisements en activité, produisant 10 000 barils par jour — soit près de 1 % de la consommation nationale. Au 1ᵉʳ janvier 2025, les réserves nationales représentaient encore treize années d’exploitation au rythme actuel. Treize années que l’on va donc renoncer à exploiter, tout en continuant d’importer massivement le même pétrole, extrait ailleurs, avec des normes environnementales et sociales bien moins exigeantes, et transporté sur des milliers de kilomètres.
À Oberlauterbach, un ingénieur têtu et ingénieux vient de prouver qu’on pouvait faire mieux. Personne, visiblement, n’a prévu de l’écouter.
Photo : Pixabay (cc)
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Une réponse à “Alsace : l’ingénieur qui a pompé 4,3 millions d’euros de pétrole français sous le nez des majors”
Philippe Labat, dont le nom restera dans l’histoire comme celui de l’homme qui a fait exploser le slogan « En France on a pas de pétrole mais on a des idées » en démontrant l’exact contraire : en France on a du pétrole ET des idées. Gloire à lui pour ce fait d’armes qui lui vaudra, espérons-le, de passer à la postérité !