Giro 2026 : éloge de la grande dame en rose, la plus belle des trois sœurs

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Il faut, aujourd’hui, en France, un certain courage pour le dire. Une certaine forme d’effronterie, ou de mauvais goût. Tant pis. Ce Vendredi 8 mai, sur les rivages bulgares de la mer Noire, dans la station balnéaire de Nessebar, le peloton du Giro d’Italia s’élancera pour trois semaines de course, 3 467 kilomètres et près de 49 000 mètres de dénivelé positif. Trois semaines pendant lesquelles, on l’écrit ici sans rougir, se disputera la plus belle des trois grandes courses cyclistes par étapes du calendrier. La plus romanesque. La plus baroque. La plus généreuse. Celle qui fait du vélo autre chose qu’une affaire de wattmètres et de chiffres : un opéra à ciel ouvert, un roman feuilleton, une fresque populaire dans la grande tradition latine.

Pardon donc à la Grande Boucle, dont on aime aussi les soirs de juillet et la Patrouille de France au-dessus des Champs. Pardon à la Vuelta, qui se cherche encore. Mais s’il fallait, sur l’autel exigeant du cyclisme, ne sauver qu’une course, ce serait le Giro. Et il faut bien, à l’aube de cette 109ᵉ édition, en dire les raisons.

Un théâtre, des héros, un peuple

Le Tour de France couronne des champions. Le Giro, lui, sacre des héros nationaux. La nuance est essentielle. Là-bas, dans les rues de Naples ou sur les pentes du Stelvio, ce ne sont pas des coureurs qu’on attend mais des saints laïcs, des demi-dieux en lainage, des fils d’Italie qu’on touche, qu’on pousse, qu’on injurie parfois, qu’on idolâtre toujours. Les tifosi ne regardent pas le vélo : ils le vivent comme une liturgie. Le maillot rose, dont la couleur fut empruntée au papier de la Gazzetta dello Sport en 1931 sous l’épaule d’un certain Learco Guerra, n’est pas un dossard de leader : c’est un voile sacré que l’on dépose sur les épaules d’un élu.

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Songez à ces grandes ombres qui peuplent l’histoire de la course. Costante Girardengo, le premier campionissimo, qui imposa en 1919 d’être en tête de la première à la dernière étape, comme un roi qui ne quitte jamais sa couronne. Alfredo Binda, le « grimpeur assis », cinq Giros au compteur et tellement dominant qu’en 1930 les organisateurs le payèrent — vingt-deux mille cinq cents lires, davantage que la prime du vainqueur — pour qu’il s’abstienne et laisse vivre la course. Coppi et Bartali, les deux Italie inconciliables, l’une démocrate-chrétienne et pieuse, l’autre laïque et progressiste, qui se déchirèrent au sortir de la guerre dans une rivalité qui divisa le pays mieux qu’aucune élection. Eddy Merckx, le Cannibale, cinq Giros encore, et ce maillot rose qu’il portait comme on porte la peau d’un fauve abattu. Marco Pantani, le Pirate, dont la chute à Madonna di Campiglio en 1999 reste l’une des plus tragiques d’un sport qui en compte pourtant beaucoup.

Le Giro, c’est cela : une galerie de portraits, plus qu’un palmarès. Un musée Grévin où chaque statue a son histoire, ses zones d’ombre, ses fêlures.

La démesure faite course

C’est aussi, et peut-être surtout, le théâtre d’une démesure que le Tour de France, plus policé, plus show-business, n’ose plus vraiment proposer. La Grande Boucle a sa rigueur cartésienne, ses étapes calibrées, ses délégués à la sécurité. Le Giro, lui, garde quelque chose des origines. L’organisateur Armando Cougnet, en 1914, lâchait cette phrase devenue mythique : tant qu’il reste un coureur pour finir, la course existe. Tout est dit.

C’est sur le Giro que Charly Gaul, en 1956, terrassa la concurrence dans une tempête de neige sur les pentes du Monte Bondone, sous des températures de moins dix degrés, abandonnant en route plus de soixante coureurs frigorifiés et terminant l’étape si glacé qu’on dut, à l’hôpital, lui décoller son maillot de la peau. C’est sur le Giro que Fausto Coppi, le 10 juin 1949, partit seul à 192 kilomètres de l’arrivée, franchit en tête le Larche, le Vars, l’Izoard, le Montgenèvre et Sestrières, fit pleurer les chroniqueurs et inspira à Dino Buzzati, alors envoyé spécial du Corriere della Sera, des lignes d’une beauté inégalable sur ce jeune homme fluet qui chevauchait les montagnes au seul battement de son cœur.

C’est sur le Giro qu’en 1988, Andrew Hampsten devint le premier non-Européen vainqueur, sous les flocons du Gavia, dans un décor himalayen où les voitures de service distribuaient du grappa pour réchauffer des coureurs hagards. C’est sur le Giro que Bernard Hinault, en 1980, plaça pour la première fois sa griffe d’ours sur les routes du Stelvio, partant à l’attaque dans une étape entre Cles Val di Non et Sondrio qui scella sa première victoire italienne — il en remporterait deux autres, en 1982 et 1985, faisant de lui le dernier Français à avoir véritablement régné sur la course (en attendant que Laurent Fignon, en 1989, vienne y ajouter une dernière touche tricolore).

Sur le Giro, on ne triche pas avec la montagne. Le Stelvio (2 758 m), le Gavia (2 618 m), le Mortirolo et ses passages à dix-huit pour cent, le col du Finestre et ses derniers kilomètres en terre battue, les Tre Cime di Lavaredo dont les quatre derniers kilomètres tutoient les douze pour cent : voilà l’autel. Voilà la cathédrale. Et c’est de là, des Dolomites surtout, ces cimetières à ciel ouvert de la Première Guerre mondiale devenus terrains de jeu pour grimpeurs, que viennent l’âme et la légende du Giro.

Le bel objet littéraire

Aimer le Giro, c’est aussi aimer ses chroniqueurs, ses amoureux qui en font la mémoire. L’Anglais Herbie Sykes, dans Maglia Rosa, en a fait le récit ample qu’il méritait, peuplé non seulement des grandes figures mais aussi de ces obscurs, de ces sans-grades, de ces équipiers paysans à qui le vélo offrit l’évasion d’une condition, parfois l’achat d’un commerce, parfois simplement la dignité d’avoir, un soir de mai, terminé hors délai mais terminé tout de même. Sykes a aussi consacré à Coppi un livre où il laisse parler les autres, ceux qui l’ont croisé sans qu’il les voie toujours, ceux qu’il aida et trahit. C’est une histoire d’Italie autant qu’une histoire de cyclisme.

Plus récemment, le journaliste français Pierre Carrey a livré un Giro qui dit avec finesse cette imbrication permanente entre la course et le pays : un Nord industrialisé et un Sud méprisé, des fascistes qui se servirent du Giro tout en se méfiant du vélo, des popes qui le bénirent depuis leur balcon — Pie XII l’accueillit presque chaque année entre 1946 et 1958 —, des organisateurs mégalomanes, des soigneurs aveugles capables de détecter un champion en lui palpant les mollets. Le tout traversé d’excès, de combines, de dopage culturel et de romanesque irréductible.

Le Tour de France, lui, est devenu un produit. Le Giro est resté un livre.

Vingegaard, et la fenêtre ouverte d’un peloton diminué

Cette 109ᵉ édition s’élance avec un favori massif : le Danois Jonas Vingegaard, double vainqueur du Tour, vainqueur de la Vuelta, qui dispute son tout premier Giro à 29 ans dans une optique limpide — compléter son palmarès et entrer dans le club très fermé des coureurs ayant remporté les trois grands tours. La voie lui est d’autant plus ouverte que les forfaits de João Almeida, Richard Carapaz ou Mikel Landa ont allégé la concurrence. Adam Yates, Ben O’Connor, le jeune Italien Giulio Pellizzari, Felix Gall ou Egan Bernal joueront probablement le podium et les places d’honneur.

Le tracé, lui, s’annonce parmi les plus exigeants des dernières décennies. Trois étapes bulgares pour ouvrir le bal, le Blockhaus dès la première semaine, un seul contre-la-montre de 42 kilomètres en Toscane, et surtout une dernière semaine entièrement consacrée aux Dolomites avec, en point d’orgue, l’étape reine du 29 mai entre Feltre et Alleghe : Passo Duran, Col Coi, Forcella Staulanza, Passo Giau (Cima Coppi à 2 233 mètres), Falzarego et mur d’Alleghe. Un chef-d’œuvre de tracé. Une étape qu’on n’oubliera pas.

À ceux qui, en France, n’ont jamais regardé le Giro, qui le tiennent pour une course de seconde zone, qui s’imaginent qu’il faut attendre juillet pour voir du vrai vélo : faites-vous donc cette grâce, ces trois prochaines semaines, d’accorder au moins une heure quotidienne à Eurosport. Vous verrez des paysages que le Tour, à force d’être devenu une vitrine touristique pour ministres en goguette, n’offre plus avec la même générosité. Vous verrez une course où l’on attaque encore de loin, où les classements basculent à l’avant-dernière étape, où les Dolomites n’ont pas été remplacées par un mur urbain mal éclairé.

Vous verrez, surtout, la trace persistante d’une Europe qui sait encore faire du sport un art populaire et savant à la fois, sans le réduire à un produit marketing pour annonceurs internationaux. Vous verrez, en somme, du Giro. C’est-à-dire ce qu’il reste de plus beau dans le cyclisme professionnel. Vendredi, à Nessebar, la grande dame en rose se met en marche. On lui souhaite, comme chaque année depuis 1909, un beau voyage. Et l’on se remet, fidèlement, devant le poste.

Yann Vallerie

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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2 réponses à “Giro 2026 : éloge de la grande dame en rose, la plus belle des trois sœurs”

  1. Michel BERAUDO-MARCH dit :

    Tout à fait d’accord ! Il est regrettable que le Giro soit régulièrement boudé par les cadors mais d’un autre côté cela donne une course beaucoup plus ouverte et passionnante jusqu’au bout et laisse la possibilité à d’autres bons coureurs de figurer au palmarès d’un grand tour.

  2. Claude Jaffrès dit :

    Le rugby (l’ASM et Vannes),la lutte,les boxes,le ski nordique et d’autres sports me passionnent, le vélo, par contre me laisse un peu indifférent. Mais quel article ! J’aurai désormais un autre regard sur ces forçats de la route, je vais peut-être retrouver celui de ma jeunesse quand les coureurs bretons s’illustraient sur les routes de France et d’Europe.

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