Diffusé sur Arte, le documentaire de Cécile Denjean — déjà connue pour Les pouvoirs du cerveau et Black Far West — propose, en 54 minutes, un état des lieux passionnant et lucide d’une révolution scientifique en train de se jouer sous nos yeux : celle de la recherche sur la transe et les états modifiés de conscience comme outils thérapeutiques. Loin de l’imagerie sulfureuse à laquelle l’Occident moderne a réduit ces pratiques — folie, comédie, ésotérisme, drogue récréative —, les neurosciences sont en train de redécouvrir ce que les sociétés humaines pratiquent depuis des millénaires : la transe est une ressource médicale puissante, mesurable, reproductible, et peut-être l’une des pistes les plus prometteuses face à la crise mondiale de santé mentale.
Une crise sanitaire qui légitime l’audace scientifique
Pour comprendre l’enjeu, partons des chiffres. Trois cents millions de personnes souffrent de dépression dans le monde, et pour un tiers d’entre elles, aucun traitement classique n’est efficace. En addictologie, le bilan est tout aussi accablant : 60 % des patients rechutent à un an. Les antidépresseurs et les psychothérapies classiques, pour utiles qu’ils soient, montrent leurs limites face à des troubles caractérisés par une rigidité cérébrale — c’est-à-dire la perte progressive de la capacité du cerveau à réorganiser ses connexions synaptiques, à voir le monde autrement, à sortir des schémas de pensée enfermants.
C’est précisément ce verrou que la transe semble capable de faire sauter.
Brésil : aux avant-postes de la recherche sur l’ayahuasca
Le Brésil, où la consommation rituelle d’ayahuasca est autorisée dans le cadre religieux du Santo Daime — une église chrétienne métissée de chamanisme amazonien —, offre à la science un terrain d’étude unique au monde : des dizaines de milliers de consommateurs réguliers depuis plusieurs décennies. À l’Institut du cerveau de Natal, l’équipe de Draulio de Araujo travaille depuis dix-huit ans sur les effets neurologiques et antidépresseurs de cette substance, fabriquée à partir de deux plantes d’Amazonie, dont l’une contient de la DMT (N,N-diméthyltryptamine).
Grâce à l’IRM fonctionnelle, les chercheurs ont observé deux phénomènes capitaux. Premièrement, sous ayahuasca, le cortex visuel s’active intensément même les yeux fermés : les visions caractéristiques de la transe psychédélique ne viennent pas de l’extérieur mais sont construites par le cerveau lui-même, à partir des pensées et des émotions du sujet. Deuxièmement, et c’est l’essentiel, les zones cérébrales habituellement isolées se connectent entre elles. Le cerveau devient hyperconnecté, plus chaotique mais aussi plus fluide, particulièrement dans les régions qui supportent l’imagination et les fonctions cognitives supérieures.
C’est ce changement de perspective neuronal qui pourrait aider les patients à sortir de la dépression. Pour accélérer les protocoles, l’équipe brésilienne teste désormais la DMT inhalée : transe de dix minutes contre quatre heures pour l’ayahuasca, dans un cadre clinique strict. Les résultats préliminaires sont impressionnants : 80 % des patients souffrant de dépression sévère et résistante répondent au traitement dès 24 heures, et plus de 60 % maintiennent leur réponse trois mois après une seule prise. À Londres et à Bâle, des études indépendantes confirment ces résultats.
Pourquoi a-t-il fallu attendre 2020 ?
C’est l’une des questions les plus dérangeantes que pose le documentaire. Les propriétés antidépressives des psychédéliques sont connues depuis les années 1950. Le LSD, synthétisé en 1943 par le chimiste suisse Albert Hoffmann à partir d’un champignon parasite du seigle, a été administré dans les années 1950 et 1960 à 40 000 patients. C’est même le psychiatre britannique Humphry Osmond, à cette époque, qui forge le mot « psychédélique » pour décrire ces explorations thérapeutiques.
Puis vient l’interdiction. Brutale, mondiale, quasi simultanée. Sandoz arrête la distribution en 1965, la France classe les psychédéliques comme stupéfiants dès 1966, la criminalisation fédérale américaine suit en 1968, soit avant même la clôture du programme MKUltra de la CIA et la révélation publique de ses dérives (1975-1977). La séquence chronologique mérite d’être relue attentivement : interdiction politique d’abord, justification institutionnelle ensuite. L’argument pharmacologique semble avoir été convoqué après la décision politique, et non l’inverse.
Que s’est-il passé ? L’enthousiasme initial des agences gouvernementales — dont la CIA — pour ces substances s’est progressivement transformé en méfiance. Officiellement, on a mis en avant les dérives de la contre-culture, les détournements récréatifs, les associations avec les mouvements anti-guerre du Vietnam, le féminisme et l’antiracisme militants. Mais une hypothèse complémentaire mérite d’être soulevée : ces substances produisaient des effets que les institutions n’avaient pas anticipés — une autonomie de jugement accrue, une résistance au conditionnement, une créativité débridée, une désensibilisation aux discours d’autorité. Bref, des citoyens plus difficiles à gouverner. L’interdiction n’a évidemment pas fait disparaître ces substances : elle les a simplement réservées à une petite élite sociale, urbaine et fortunée, modifiant en profondeur leur sociologie d’usage sans rien dire de leur efficacité réelle.
Cinquante ans d’intuitions cliniques perdues, de souffrances mal soignées, de patients laissés au bord de la route. La « renaissance psychédélique » des années 2000-2020 ne fait que reprendre, avec des moyens d’investigation infiniment plus puissants, un chantier qui n’aurait jamais dû être abandonné.
La psilocybine contre l’alcoolisme : l’étude française pionnière
En France, où l’usage des psychédéliques reste interdit hors cadre de recherche, une équipe travaille au Centre hospitalier du Gros-du-Roi sur la psilocybine — substance active de certains champignons — pour traiter la dépression chez des patients ayant arrêté l’alcool. Le protocole est rigoureux : hospitalisation, accompagnement par une psychiatre et une psychologue avant, pendant et après la session de transe.
Les résultats, sur trente patients suivis pendant douze semaines, sont éloquents : 55 % des patients ayant reçu de la psilocybine sont restés abstinents, contre des résultats nettement inférieurs avec le placebo actif et avec les traitements conventionnels.
Les témoignages de patients sont saisissants. L’un d’eux décrit avoir « entendu » ses pensées habituelles défiler, comme une « mise à jour » automatique : « Hop, elle te montait à la conscience, puis elle disparaissait, avec quelque chose qui se relâchait dans ton corps. » Un autre évoque une « hyperconnexion » avec les femmes de sa vie, puis avec « toutes les femmes de la planète », une expérience d’amour universel qui transcende les schémas mentaux d’isolement caractéristiques des pathologies dépressives.
C’est précisément l’objectif thérapeutique : casser le carcan. Toute pathologie psychologique enferme. La transe rouvre les portes.
Berlin : la kétamine en consultation de jour
À la clinique Ovid de Berlin, Andrea Jungaberle est la première en Europe à proposer la psychothérapie augmentée par la kétamine en consultation de jour, hors cadre expérimental. La kétamine, anesthésiant aux effets antidépresseurs connus depuis les années 2000, agit différemment des psychédéliques classiques : elle bloque temporairement le thalamus — cette « standardiste » du cerveau qui transfère les informations extérieures — et provoque ainsi une intense expérience intérieure, parfois accompagnée de dissociation et de sortie du corps.
Le témoignage de Yasmine, patiente berlinoise, est l’un des moments les plus émouvants du documentaire. Après cinq années de pensées négatives obsessionnelles, elle décrit une transformation soudaine : « Un jour, j’étais assise sur mon balcon et j’ai réalisé que je regardais dehors sans penser que mon chat allait tomber, que quelqu’un allait avoir un accident, ou que je n’étais qu’une merde. Ce que j’ai appris en thérapie avec la kétamine vaut dix ans de thérapie. »
La transe sans substance : la découverte de Corine Sombrun
Le segment le plus inattendu du documentaire concerne la transe cognitive auto-induite, une découverte qui doit tout à un accident. En 2001, en Mongolie, la Française Corine Sombrun enregistre une cérémonie chamanique. Sans prévenir, elle entre spontanément en transe au son du tambour, expérience qu’elle décrit comme troublante : sensation d’un museau, hurlements de loup, conscience préservée mais corps échappant à son contrôle.
De retour en Occident, elle cherche à comprendre. Elle se tourne vers le Giga Consciousness Centre de Liège, à la pointe européenne de l’étude des altérations de la conscience. Les chercheurs liégeois confirment, électroencéphalogrammes à l’appui, que cet état est réel, mesurable, non pathologique et entièrement réversible.
Plus remarquable encore : Corine Sombrun a formé 400 chercheurs et impulsé une dynamique scientifique d’envergure. Quinze protocoles de recherche sont actuellement en cours, qui explorent l’usage de la transe sans aucune substance — sans champignon, sans plante, sans molécule — pour traiter la douleur, gérer le stress, retrouver de la force après un accident, stimuler la créativité.
Les premiers résultats, à Lyon notamment, sont prometteurs. Chez vingt volontaires formés à la transe cognitive auto-induite et suivis pendant neuf à douze mois, la pratique régulière entraîne une meilleure réponse au stress, une régulation du couplage cardiorespiratoire améliorée et une variation de l’ocytocine, hormone du lien social. Sans chimie, sans médicament, sans ajout d’aucune molécule, le corps semble capable de s’autocorriger.
Comme le résume Corine Sombrun : « Nos cerveaux sont câblés pour vivre des états de transe. Ça fait partie de nos processus naturels. »
Une révolution paradigmatique en cours
Au-delà de l’enjeu thérapeutique, ce documentaire pointe une véritable révolution paradigmatique. Notre société technicienne, qui prétend tout résoudre par l’extériorité — médicament, machine, intervention spécialisée —, redécouvre qu’une partie considérable des ressources de guérison est en nous. Que le corps humain, modelé par des millions d’années d’évolution, dispose de mécanismes d’autocorrection que nous avons collectivement oubliés, refoulés, parfois activement réprimés.
C’est aussi une révolution culturelle. La transe a été marginalisée par la modernité occidentale qui en a fait, au choix, un délire mystique, une pratique de barbare ou une comédie sociale. Les neurosciences modernes la réhabilitent comme un état naturel du cerveau humain, mesurable et reproductible, dont les bénéfices peuvent être considérables sur la dépression, l’anxiété, le syndrome de stress post-traumatique, les addictions, mais aussi sur la créativité, le bien-être quotidien et la résilience.
Quelques questions inconfortables à poser
Avant de conclure, deux ou trois interrogations que le documentaire ne pose pas frontalement, mais qui mériteraient un débat public.
Première question : pourquoi, lorsqu’une découverte médicale potentiellement majeure émerge de pratiques ancestrales (chamanisme amazonien, mongol, africain), faut-il systématiquement qu’elle passe par le filtre d’universités occidentales pour être prise au sérieux ? Combien de savoirs traditionnels avons-nous méprisés pendant des décennies avant de les redécouvrir habillés en blouse blanche ?
Deuxième question, plus politique : à l’heure où le contrôle algorithmique s’intensifie, où les écrans captent l’attention des plus jeunes, où le mal-être psychologique explose, une population dotée d’outils d’autonomie mentale (capacité à entrer en transe, à se reconfigurer émotionnellement, à se réapproprier son intériorité) est-elle plus libre — ou plus facilement gouvernable ? La question, soulevée notamment par des observateurs critiques, mérite d’être posée sans tabou. Une transe qui aide à supporter l’insupportable n’est pas la même chose qu’une transe qui aide à le transformer.
Troisième question, enfin : la France, avec son inertie réglementaire et sa frilosité culturelle face à ces sujets, ne risque-t-elle pas, encore une fois, d’être à la traîne quand l’Allemagne, la Suisse, le Canada, l’Australie ou les États-Unis auront généralisé ces thérapies ? Combien de patients devront attendre dix ans de plus pour bénéficier de traitements aujourd’hui validés ailleurs ?
Se soigner autrement : la voie de la transe est l’une de ces productions rares qui combinent rigueur scientifique, intelligence narrative et profondeur philosophique. Cécile Denjean a le talent de rendre accessibles des sujets complexes sans jamais les caricaturer, ni les sacraliser. Elle interroge nos certitudes sans tomber dans la mode psychédélique facile qui inonde certains réseaux sociaux.
À voir, à méditer, à partager.
Se soigner autrement : la voie de la transe Documentaire de Cécile Denjean (France, 2025, 54 minutes) Disponible sur Arte.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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Une réponse à “« Se soigner autrement : la voie de la transe » — quand la science redécouvre un trésor que l’Occident avait enterré”
Séances de trance, le Brésil en tête dans les états du Nordestes avec le Vaudou sinon fréquentez les rave parties. Au point où on en est avec la dernière trouvaille le Hantavirus…que tous les surdoués des plateaux aillent faire leur boulot au fond des campagnes françaises! Y compris Dr Milhaud de CNews habituée des cabines de bronzage!