Saint-Fiacre et les convertis suspects : quand l’identité rencontre la foi catholique

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Je revenais de la plage par le chemin des écoliers, ce qui est encore la meilleure manière de rentrer chez soi lorsque le corps a marché plus longtemps que prévu et que l’âme, elle, ne veut pas regagner trop vite les affaires ordinaires. La mer avait laissé sur mes vêtements cette odeur mêlée de sel, de goémon et de vent, qui vaut toutes les eaux de Cologne inventées par les villes. Au lieu de reprendre le chemin le plus court, j’avais obliqué vers la chapelle Saint-Fiacre, cette petite halte familière où j’aime m’arrêter quand le jour a déjà pris sa pente et que les pierres semblent garder, mieux que les hommes, la mémoire des prières anciennes.

Saint Fiacre est un bon compagnon pour méditer sur les conversions. Moine, ermite, patron des jardiniers, il appartient à ce catholicisme des humbles, des terres travaillées, des mains ouvertes, des solitudes fécondes. Il n’a rien d’un slogan. Il ne tient pas une épée sur une affiche. Il ne brandit pas le Christ comme une bannière électorale. Il rappelle plutôt que la foi commence souvent dans le silence, dans la patience, dans la culture d’un petit jardin intérieur que nul journaliste ne peut vraiment arpenter sans en piétiner quelque chose.

Je m’étais assis près de la chapelle lorsque je lus sur mon téléphone un article de La Croix L’Hebdo consacré à ces jeunes identitaires qui deviennent catholiques. Le hasard, parfois, possède un art consommé de la mise en scène. Il fallait donc que ce sujet me rejoignît là, près d’un saint jardinier, au moment précis où je regardais une église de pierre, non comme un élément de patrimoine, non comme une carte postale française, mais comme un signe fragile de continuité dans un pays qui a beaucoup désappris.

L’article est signé Marguerite de Lasa. Le sujet, pour La Croix, est évidemment malaisant. On le sent dès l’encadré « Pourquoi nous l’avons fait », qui ressemble moins à une introduction journalistique qu’à une demande d’absolution préalable. La journaliste explique que plusieurs signes ont intrigué la rédaction : Marguerite Stern brandissant un chapelet lors de l’hommage à Charlie Kirk, Éric Zemmour publiant La Messe n’est pas dite, des militants contribuant à rendre visible le christianisme comme composante de l’identité nationale. On devine presque l’embarras de la maison Bayard. Il faut parler de ces catholiques de droite, puisqu’ils existent, puisqu’ils frappent aux portes des églises, puisqu’ils apparaissent dans les catéchuménats. Il faut en parler, toutefois, avec des pincettes, des experts, des guillemets, des précautions hygiéniques, comme on manipulerait une relique suspecte.

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La Croix n’aime pas beaucoup les catholiques de droite. Elle aime les migrants, les synodes, les périphéries lorsque celles-ci votent comme il faut, les doutes, les minorités, les figures sacerdotales rassurantes, les mots de l’époque, l’accueil inconditionnel, les tribunes où l’on demande à l’Église de cesser d’être ce qu’elle fut. Elle aime moins les jeunes hommes qui parlent de civilisation, de frontières, de continuité française, d’islamisation, de corps national, de racines chrétiennes. Il y a, dans les colonnes du quotidien comme dans son hebdomadaire, une sorte de magistère parallèle, exercé non par les évêques, non par les prêtres, mais par des laïcs qui ont fait de leur sensibilité politique une théologie de remplacement.

Cette Église-là n’est pas celle des séminaires qui se remplissent, quand ils se remplissent encore, de jeunes hommes plus enracinés que les générations précédentes. Ce n’est pas l’Église des pèlerins de Chartres, des familles nombreuses, des scouts, des veilleurs, des chapelles de campagne, des jeunes convertis qui découvrent la liturgie avec des yeux de naufragés apercevant enfin une côte. C’est l’Église des fonctionnaires de la foi, l’Église des rédactions, des colloques, des communiqués, des demi-sourires prudents, l’Église qui voudrait continuer à dire aux évêques ce qu’ils doivent penser pour rester présentables dans les salons d’un monde finissant.

Or le monde finissant ne remplit pas les confessionnaux.

L’article de Marguerite de Lasa est intéressant parce qu’il trahit une inquiétude. La Croix ne peut plus fabriquer seule sa version du réel. De temps en temps, la rédaction est obligée de sortir la tête du sable. Elle l’a fait avec le pèlerinage de Chartres, non sans embarras, et la voici contrainte de regarder cette autre réalité : un certain renouveau catholique passe par la droite, parfois par la droite dure, parfois par des jeunes gens qui viennent à l’Église non par le catéchisme de grand-mère, mais par la peur de la disparition, par le dégoût du désordre, par le sentiment que la France n’est pas seulement une administration mais une âme blessée.

La manière dont l’article présente ces convertis est révélatrice. Le lecteur ne les rencontre jamais dans une lumière neutre. Ils arrivent chargés d’étiquettes, d’ombres et de soupçons. Dès le départ, l’exemple de Quentin Deranque sert de porte d’entrée dramatique : militant de droite radicale, récemment converti, paroissien fervent selon ses proches, engagé dans des œuvres caritatives, mais également associé par la presse à des groupuscules d’extrême droite et à des tweets à tendance ultradroitière. L’effet est puissant. Avant même que le phénomène soit décrit, le cadre moral est posé. Le converti identitaire apparaît sous une lumière crépusculaire : chapelet d’un côté, croix celtique de l’autre, maraudes ici, Hitler là-bas, charité d’un côté, néofascisme de l’autre.

La suite procède de la même manière. Les mots « extrême droite », « néofasciste », « néonazi », « radicalisation », « islamophobie », « refus du métissage », « ethno-différentialisme » jalonnent le texte comme autant de bornes policières. La journaliste fait parler Thomas, Arthur, Matthieu, prénoms modifiés, puis les encadre par des spécialistes de l’extrême droite, politologues et sociologues qui viennent expliquer ce que leurs paroles signifient réellement. Ces jeunes gens ne sont jamais seulement des âmes en chemin. Ils sont des cas. Ils sont des symptômes. Ils sont des dossiers vivants dans une anthropologie du soupçon.

Thomas, baptisé depuis deux ans, explique que devenir catholique fut pour lui un moyen de résister. Il parle de civilisation, d’églises à remplir, d’identité française et catholique, de Zemmour, de CNews, de YouTube. Aussitôt, la journaliste le présente comme hanté par la peur de la disparition. Sa conversion est replacée dans un processus de radicalisation. Sa blessure sportive, son isolement, sa consommation médiatique deviennent presque les étapes d’une pathologie. Il dit pourtant autre chose aussi : que la foi l’a apaisé, que le message du pardon lui a fait du bien, que son cœur commençait à noircir, qu’il a trouvé des gens qui l’ont accueilli les bras ouverts. Le christianisme n’a donc pas seulement confirmé sa colère. Il l’a en partie freinée.

C’est ici que l’article devient plus complexe que son propre dispositif idéologique. Marguerite de Lasa voudrait montrer que les convictions politiques restent intactes. Elle y parvient parfois. Certains propos rapportés sont durs, inquiétants, notamment lorsque Thomas parle des musulmans en bloc ou lorsqu’il évoque son refus de regarder des matchs en raison de joueurs non blancs. Il serait absurde de faire semblant de ne pas lire ces phrases. Elles posent une vraie question spirituelle. Un homme qui entre dans l’Église peut-il continuer à regarder des peuples entiers comme des menaces indistinctes ? Peut-il confondre le combat nécessaire contre l’islamisation avec le mépris de chaque âme musulmane ? Peut-il chercher le Christ tout en gardant le poing fermé sur une rancune de chair ?

Ces questions sont légitimes. Elles sont même nécessaires.

Seulement La Croix ne les pose pas toujours comme une mère poserait des questions à ses enfants difficiles. Elle les pose comme une institution bien-pensante interroge des suspects. La nuance est considérable.

Arthur, ancien militant identitaire, offre un cas plus intéressant encore. Lui ne se convertit pas d’abord pour défendre une identité. Il se rend à la messe dans un moment d’épreuve, pleure pendant l’Eucharistie, lit l’Évangile, fréquente des jeunes de paroisse, part aider les malades à Lourdes. Il dit que sa conversion a changé sa vie, son rapport à sa famille et à ses amis, qu’il essaie d’être bon, juste, à l’écoute, de pardonner à ses ennemis. Puis il ajoute qu’il ne veut pas devenir faible. La journaliste s’attarde évidemment sur la persistance de ses convictions politiques, sur sa gêne face au dialogue avec l’islam, sur sa distinction entre charité individuelle et politique collective.

Là encore, il y a une vraie difficulté. L’Évangile ne se laisse pas enfermer dans la seule charité de proximité. La doctrine sociale de l’Église n’autorise pas à aimer le pauvre concret tout en méprisant abstraitement des catégories entières d’hommes. Toutefois, la position inverse, celle que l’on devine derrière les colonnes de La Croix, n’est pas moins problématique : faire de l’accueil de l’étranger une obligation politique sans limites, dissoudre la prudence des nations dans la parabole du Bon Samaritain, oublier que la charité n’abolit ni la justice, ni la prudence, ni le bien commun, ni la responsabilité des gouvernants envers leur peuple.

Il y a un sophisme catholique de gauche, toujours le même, qui consiste à transformer l’exigence personnelle de charité en programme migratoire indéfini. Celui qui donne son manteau ne signe pas pour autant un traité d’abolition des frontières. Celui qui secourt l’homme blessé sur la route de Jéricho ne fonde pas nécessairement une politique d’ouverture permanente de toutes les routes de l’Empire. La charité oblige le cœur. La politique oblige la prudence. Les deux ne doivent jamais être séparées, certes, mais les confondre mécaniquement conduit à des niaiseries dangereuses.

Matthieu, enfin, donne à l’article son point de chute le plus sévère. Étudiant, militant à La Cocarde, récemment baptisé, investi dans des initiatives solidaires de paroisse, il se dit pourtant « nationaliste révolutionnaire ». Marguerite de Lasa traduit aussitôt : en langage compréhensible, cela veut dire néofasciste. L’effet est brutal. Matthieu admire la Phalange espagnole, se dit ethno-différentialiste, affirme que les nations ne sont pas faites pour être diluées. La journaliste cite alors des spécialistes pour expliquer que cette pensée s’oppose au métissage et construit une différence radicale entre « nous » et « eux ». Elle termine par cette question : point de départ d’une évolution ou simple concession ?

Cette conclusion implicite est redoutable. Elle jette un doute sur la bonne foi du converti. Lorsqu’il accueille des sans-papiers dans une action caritative, lorsqu’il dit qu’il les prend tels qu’ils sont, lorsqu’il reconnaît l’humanité de l’homme devant lui, on ne sait jamais si c’est le début d’une transformation ou un simple accommodement provisoire. La grâce, dans ce journal, semble toujours devoir produire le résultat politique attendu pour être vraiment reconnue comme grâce.

Un ami catholique, conservateur, qui se définit lui-même avec humour comme « tradismatique », à l’aise aussi bien dans une messe de saint Pie V que dans une veillée de louange charismatique, m’a livré à propos de cet article une réflexion plus honnête, plus intérieure aussi. Son point de départ mérite d’être repris. Il estime que la problématique posée par La Croix est pertinente : comment des sympathisants des réseaux nationalistes ou identitaires convertis au christianisme concilient-ils leur idéologie avec leur foi ? Leur foi nouvelle fait-elle évoluer leurs idées ? La question est bonne. Le traitement, lui, l’est moins, car tout se trouve presque immédiatement disqualifié par les mots d’extrême droite, néofasciste ou néonazi.

Cet ami distingue surtout deux figures. La première est celle du converti véritable, quelle que soit la cause initiale de son chemin. Peu importe, en un sens, qu’il ait commencé par l’encens, l’histoire de France, la beauté des chapelles, le dégoût de l’islamisation ou la lecture d’un livre politique, si, à l’arrivée, il devient vraiment disciple du Christ. S’il comprend qu’il est créature de Dieu, appelé à servir Dieu sur terre avant de le louer au Ciel, s’il cherche sincèrement la sainteté là où Dieu l’a placé, alors son parcours doit être pris au sérieux. Il devra affronter les mêmes cas de conscience que tout catholique enraciné : tendre la main à l’individu qui souffre, sans livrer les siens aux foules ni aux individus dangereux.

La seconde figure est plus fâcheuse : le catholique de façade, celui qui invoque la civilisation chrétienne pour porter une croix de templier, aimer la messe « de toujours » parce que Louis XIV et Jeanne d’Arc y auraient communié, et faire du Christ un blason parmi d’autres. Mon ami dit être agacé par cette prise en otage du Christ. Il a raison. On ne se sert pas du Crucifié comme d’un supplément de style médiéval. On ne prend pas la messe comme on prend un drapeau. On ne reçoit pas le baptême pour rejoindre une garnison esthétique.

Il faut aller plus loin encore. Le danger, pour certains jeunes identitaires, n’est pas seulement d’instrumentaliser le catholicisme. Il est de se tromper eux-mêmes. Ils croient parfois se convertir parce qu’ils se sentent bien dans une chapelle pleine, parce qu’ils ont été saisis par la beauté d’une messe ancienne, parce qu’une réunion d’Academia Christiana leur a donné le sentiment d’appartenir enfin à une communauté d’hommes décidés, enracinés, virils, instruits, délivrés de la fadeur contemporaine. Tout cela peut être un seuil. Tout cela peut ouvrir une porte. Ce n’est pas encore la foi.

Le catholicisme n’est pas d’abord une esthétique. Il n’est pas seulement un rite, une civilisation, une musique, un latin retrouvé, une architecture de pierre, une odeur d’encens, une manière plus noble d’être de droite. Il n’est même pas seulement la tradition religieuse de la France. Le catholicisme est le christianisme dans sa plénitude sacramentelle, doctrinale, ecclésiale. Et le christianisme, avant d’être une culture, est une rencontre avec une Personne : le Christ.

C’est ici que la difficulté devient grave pour les identitaires. Car adhérer au Christ, ce n’est pas seulement défendre la civilisation qui est née de Lui. C’est recevoir Sa vision de l’homme. C’est accepter que toute âme humaine, française ou étrangère, proche ou lointaine, amie ou ennemie, blanche ou noire, chrétienne ou païenne, soit appelée au salut. C’est entendre que l’humanité entière entre, d’une manière mystérieuse et redoutable, dans le champ de notre charité. Non comme une abstraction humanitaire, non comme un prétexte à abolir les peuples, les frontières ou les patries, mais comme une exigence spirituelle qui interdit de réduire l’autre à une menace, à une masse ou à un rebut.

Il y a donc, pour l’identitaire qui se dit catholique, une tension qu’il ne peut pas esquiver. Il peut aimer son peuple, défendre sa patrie, vouloir préserver ses frontières, refuser l’islamisation, combattre l’effacement de la France. Rien de tout cela n’est en soi contraire à la foi, si l’ordre des valeurs demeure juste. Toutefois il ne peut pas oublier que le mot catholique signifie universel, et que cet universel n’est pas un slogan de gauche, mais une conséquence de l’Incarnation. Le Christ n’est pas mort pour une tribu, un clan, une race, une nation ou une civilisation seulement. Il est mort pour tous les hommes.

Cette vérité ne dissout pas les nations. Elle les juge.

Voilà pourquoi il y a une incohérence profonde chez ceux qui voudraient être catholiques sans être chrétiens, c’est-à-dire garder l’Église comme forteresse culturelle tout en laissant le Christ à la porte. Ils veulent la nef, les vitraux, les processions, les saints de France, les chevaliers, les croix, les chants, les pèlerinages, parfois même la discipline morale. Ils veulent moins volontiers le Sermon sur la montagne, le pardon des ennemis, la miséricorde, l’examen de conscience, l’humiliation de l’orgueil, la charité envers celui qui n’est pas des nôtres.

Or on ne choisit pas dans le Christ ce qui convient à son tempérament.

Il ne s’agit pas de demander aux identitaires de devenir des catholiques de gauche, des militants de l’accueil sans frontières, des récitants de catéchisme humanitaire ou des auxiliaires de la pastorale migratoire. Ce serait une autre déformation, non moins dangereuse. Il s’agit de leur rappeler qu’une conversion qui ne convertit pas le cœur n’est encore qu’un déplacement social. On a changé de groupe, de rites, de vocabulaire, peut-être de vêtements. On n’a pas encore changé de maître.

La question décisive est donc celle-ci : ces jeunes viennent-ils à l’Église parce qu’ils ont trouvé le Christ, ou parce qu’ils ont trouvé un camp ?

Il serait trop facile de répondre avec mépris. Beaucoup d’hommes entrent dans l’Église par une porte imparfaite. Certains commencent par la beauté, d’autres par la peur, d’autres par une femme aimée, d’autres par la mort d’un proche, d’autres par l’histoire, d’autres par la musique, d’autres même par la politique. Dieu se sert parfois de chemins bien étranges. Les catholiques de gauche, qui ont tant parlé d’itinéraires, de cheminements, de périphéries et d’accueils inconditionnels, devraient être les premiers à comprendre cela. Curieusement, leur patience pastorale diminue lorsqu’il s’agit d’un jeune homme de droite.

Il n’en reste pas moins que la conversion identitaire porte une tentation propre : mettre l’ordre des valeurs à l’envers. Mon ami le formule avec justesse : on peut être catholique et identitaire à condition de respecter une hiérarchie. D’abord servir, aimer et faire aimer Dieu. Ensuite seulement servir, aimer et faire aimer sa patrie, sa nation, son identité. Dieu premier. La patrie seconde. L’identité seconde. La civilisation seconde. L’encens, les pierres, les chants, les rois, les saints nationaux, les pèlerinages, les souvenirs, tout cela n’est grand que si cela conduit à Dieu, non si cela Le remplace.

Cette hiérarchie est difficile. Elle l’est pour les identitaires. Elle l’est aussi pour les catholiques de gauche, qui remplacent souvent la nation par l’humanité abstraite, la patrie par le migrant, la doctrine par l’accueil, la Croix par la morale humanitaire. Les uns risquent de nationaliser le Christ. Les autres de Le dissoudre dans une ONG. Les premiers veulent parfois un Christ trop français, trop guerrier, trop bardé de drapeaux. Les seconds veulent un Christ sans frontières, sans dogme, sans jugement, sans dureté, un Christ de communiqué épiscopal et de tribune associative. Dans les deux cas, c’est encore le Christ que l’on ajuste à ses préférences.

La différence est que La Croix ne voit qu’une idolâtrie. Elle ne soupçonne jamais la sienne.

C’est pourquoi cet article, malgré sa mauvaise foi fréquente, doit être lu sérieusement par les jeunes catholiques identitaires. Non parce qu’il faudrait accepter son catéchisme progressiste, encore moins ses disqualifications automatiques, mais parce qu’il touche une plaie réelle. Un baptême n’est pas une naturalisation dans la France ancienne. Une messe traditionnelle n’est pas un congrès politique avec du latin. La confession n’est pas une purification esthétique de la colère. L’Eucharistie n’est pas le ravitaillement spirituel d’un camp militant.

Devenir catholique, c’est entrer dans une guerre plus redoutable que toutes les batailles culturelles : la guerre contre son propre péché.

Le nationaliste qui se convertit devra se demander s’il aime vraiment les siens, ou s’il hait surtout les autres. Il devra se demander si sa défense des frontières procède de la prudence ou de la peur. Il devra distinguer l’islam comme force historique, politique et théologique, qu’il est parfaitement légitime de combattre, des personnes musulmanes concrètes, qui demeurent des âmes appelées au salut. Il devra apprendre que la force chrétienne n’est pas brutalité, que l’humilité n’est pas faiblesse, que la charité n’est pas capitulation, que la prudence n’est pas lâcheté.

Il devra surtout accepter que le Christ ne sera jamais le chef de son groupuscule.

À Saint-Fiacre, devant les pierres tranquilles, cette évidence me semblait plus claire que dans toutes les colonnes de Bayard. La France chrétienne ne se reconstruira ni par les journalistes de La Croix, qui rêvent d’une Église conforme aux pudeurs progressistes, ni par des jeunes gens qui confondraient la foi avec une esthétique de résistance. Elle se reconstruira, s’il plaît à Dieu, par des âmes converties, c’est-à-dire retournées, travaillées, humiliées parfois, pacifiées, puis rendues capables d’aimer dans l’ordre.

Il y a bien un renouveau identitaire du catholicisme. Il est indéniable. Les conversions existent, les catéchumènes arrivent, les jeunes cherchent des racines, les paroisses voient entrer des profils que les bureaux ecclésiaux n’attendaient pas. Ce renouveau inquiète La Croix, et cette inquiétude est déjà un signe. Les gardiens de l’Église morte aperçoivent, non sans effroi, que la vie repousse ailleurs.

Toutefois, il ne suffit pas que la vie repousse. Encore faut-il qu’elle pousse droit.

La foi n’est pas un rempart culturel parmi d’autres. Elle peut sauver une civilisation, sans doute, parce qu’elle a formé la nôtre en profondeur. Toutefois elle ne la sauvera qu’en sauvant d’abord des âmes. Le catholicisme ne redeviendra pas français en cessant d’être catholique. Il ne redeviendra pas fort en oubliant le Crucifié pour ne garder que saint Michel. Il ne redeviendra pas viril en remplaçant la sainteté par la pose. Il ne redeviendra pas populaire en acceptant d’être administré par les fonctionnaires du progressisme religieux.

Je quittai la chapelle avec cette pensée un peu rude. Les jeunes identitaires qui entrent dans l’Église ont raison de comprendre que la France ne survivra pas sans retrouver sa mémoire chrétienne. La Croix a raison, malgré elle, de leur demander si le Christ est vraiment au centre de leur démarche. La réponse ne se donnera ni dans un article, ni dans un tweet, ni dans une polémique. Elle se donnera dans la durée, dans la messe, dans la confession, dans la charité concrète, dans la fidélité, dans la capacité à aimer Dieu davantage que sa propre colère.

Je ne suis pas chrétien. Il faut le dire ici, par probité. Je parle donc en spectateur, non en fils de l’Église ; en voisin proche, attentif, souvent sympathique, mais demeuré sur le seuil. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’avoir reçu le baptême pour comprendre que le christianisme n’est pas réductible à l’identité européenne. J’en connais assez l’histoire, la doctrine et la puissance spirituelle pour percevoir son altérité profonde. Le christianisme a façonné l’Europe, certes, jusqu’à ses pierres, ses fêtes, ses rois, ses pauvres, ses cimetières et ses paysages. Toutefois il ne se confond pas avec elle. Il l’a travaillée, convertie, disputée, parfois adoucie, parfois arrachée à elle-même. Il ne lui appartient pas comme un bien de famille.

C’est précisément ce que certains identitaires risquent d’oublier. Ils entrent parfois dans l’Église pour retrouver une continuité européenne, un ordre ancien, une langue symbolique, des rites, des formes, une discipline, une beauté dont le monde moderne les a privés. Tout cela existe, bien sûr. L’Europe a été profondément christianisée. Toutefois le christianisme ne vient pas d’Europe, ne s’y enferme pas et ne lui doit pas obéissance. Il la traverse, il la juge, il la dépasse.

Or l’Europe, avant le christianisme, possédait déjà sa propre profondeur spirituelle. Elle eut ses dieux, ses bois sacrés, ses sources, ses feux, ses cultes domestiques, ses fidélités héroïques, ses mythes de fondation, ses sagesses tragiques, ses rites agraires, son sens de la lignée, du destin, de l’honneur, de la terre et des morts. Cette spiritualité préchrétienne n’a pas entièrement disparu. Elle dort encore sous nos paysages, dans certaines fêtes, dans des mots, dans des gestes, dans ce rapport ancien aux saisons, aux ancêtres, aux lieux, aux pierres, aux arbres, aux mers, aux sommets. Elle n’a plus d’institution solide, presque plus de clergé, peu de refuges visibles, mais elle demeure comme une nappe souterraine.

Beaucoup d’identitaires auraient peut-être intérêt à la regarder en face. Non comme un folklore pour soirées costumées, non comme un bric-à-brac néopaïen, non comme une fantaisie de boutique ésotérique, mais comme une interrogation sérieuse sur ce qui, en eux, précède le christianisme et ne s’y résout pas. Car leurs sentiments profonds, l’amour charnel d’un peuple, le culte des ancêtres, la fidélité à la terre, le sens de la frontière, l’idée que les hommes appartiennent à une lignée avant d’appartenir à une humanité abstraite, tout cela est souvent plus proche d’une vieille piété européenne que du cœur évangélique.

La difficulté est là. Cette voie est pauvre en décors. Elle n’offre pas, pour l’heure, de grandes nefs pleines, de chants constitués, de calendrier socialement admis, de prêtres, de catéchisme, de groupes de jeunesse, de pèlerinages organisés, de familles déjà rassemblées autour d’un rite stable. Elle demande solitude, étude, prudence, intériorité, fidélité sans applaudissements. Elle oblige à marcher sans troupeau. Beaucoup préfèrent alors le confort du groupe chrétien, la force objective de la liturgie, la chaleur d’une communauté, la splendeur d’un rite déjà là, plutôt que la solitude incertaine d’une démarche païenne traditionnelle à reconstruire presque pierre par pierre.

Ce choix peut se comprendre. Il ne doit pas se déguiser. Si un jeune identitaire cherche le Christ, qu’il entre dans l’Église et qu’il accepte d’être converti par Lui. S’il cherche d’abord une sacralité européenne, qu’il ait au moins l’honnêteté de reconnaître que le christianisme n’est peut-être pas le nom exact de sa quête. On ne demande pas le baptême pour donner à sa nostalgie une forme plus respectable.

S’ils ne rencontrent pas le Christ, ces jeunes ne retrouveront donc pas la foi chrétienne, mais seulement un décor religieux de l’identité européenne. Ils auront gagné une esthétique, peut-être une communauté, peut-être même une discipline, mais ils seront passés à côté de cette altérité chrétienne qui dérange toutes les patries, toutes les races, toutes les fidélités charnelles, parce qu’elle rappelle à chacune qu’aucune n’est Dieu.

Au bord du chemin, le soir tombait sur Saint-Fiacre. La pierre gardait le silence. Elle semblait dire que l’Église a vu passer bien des modes, bien des hérésies, bien des colères, bien des journalistes, bien des jeunes hommes trop sûrs d’eux. Elle a tout le temps que nous n’avons plus.

La question demeure pourtant, simple comme une prière d’enfant, et peut-être d’autant plus claire lorsqu’elle vient d’un homme resté dehors : ces nouveaux convertis viennent-ils chercher le Christ, ou seulement une patrie avec de l’encens ?

Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées
[email protected].

Source : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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2 réponses à “Saint-Fiacre et les convertis suspects : quand l’identité rencontre la foi catholique”

  1. Per Manac'h dit :

    Encore un très bon papier de notre ami…. Un bémol quand même : la France chrétienne ne me concerne pas !
    Je suis Breton, la France chrétienne a commis les mêmes exactions envers le peuple breton que les révolutionnaires de 1789. Ce qui me préoccupe et m’intéresse c’est ma Bretagne, et cette particularité de notre christianisme breton qui a su, avec une grande intelligence, allier ce syncrétisme entre les anciennes croyances païennes et la religion chrétienne. La christianisation de la Bretagne n’a jamais rompu avec les pratiques antérieures, elle les a seulement façonnées afin de les rendre compatibles avec la nouvelle foi. La Bretagne reste un bel exemple.

  2. Jacques BRACQUEMONT dit :

    Le journal « la croix  » est une publication communiste.

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