J’étais assis sur un banc, dans une petite place ombragée de Pontevès, ce village provençal perché à l’orient d’Aix-en-Provence, lorsque l’affaire me revint sous les yeux. Il faisait cette chaleur claire, presque aimable, que les Provençaux supportent avec une antique économie de gestes, et que les hommes passés par l’Argentine accueillent sans effroi. Les pierres blondes, les volets clos, les platanes, l’ombre découpée sur le sol, tout cela composait un décor de paix méridionale. Il y a des lieux qui donnent tort au siècle, ne serait-ce qu’une heure.
Sur mon téléphone, pourtant, le siècle reprit aussitôt ses droits. Je regardais une séquence signalée par l’Observatoire des violences politiques. On y voyait Hendrik Porte, assistant parlementaire de la députée LFI Sarah Legrain, intimider des militants du Rassemblement national lors d’un tractage. Rien de spectaculaire, en apparence. Pas de barricade, pas de sang, pas de grand soir. Quelques mots, des postures, cette façon de s’avancer vers l’adversaire politique comme si la rue appartenait de plein droit à la gauche, et que les autres n’y circulaient qu’avec une permission révocable.
Hendrik Porte, un collaborateur LFI, menace des militants du RNJ dont Kevin Nader, lors d’un tractage à Ivry-sur-Seine. pic.twitter.com/4NlYeKGn4p
— Frontières (@Frontieresmedia) June 23, 2026
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C’est précisément cela qui devrait inquiéter. La violence politique ne commence pas toujours par l’explosion. Elle commence souvent par l’accoutumance. Un militant de droite insulté dans la rue devient une anecdote. Une table de tractage bousculée, un incident. Une permanence dégradée, une tension locale. Un local incendié, une colère mal maîtrisée. Un pylône scié, une protestation contre le capitalisme. Un transformateur brûlé, une action symbolique. À force de laver les mots, on finit par blanchir les actes.
Le même jour, de l’autre côté de l’Atlantique, une nouvelle tombait que presque personne, en France, ne commentera sérieusement, sauf quelques médias proscrits du confort officiel. Au Texas, la justice américaine venait de frapper une cellule antifa avec une sévérité inconnue de nos habitudes françaises. Benjamin Hanil Song, présenté par l’accusation comme l’un des chefs du groupe, a été condamné à cent ans de prison pour son rôle dans l’attaque du centre de détention ICE de Prairieland, à Alvarado, le 4 juillet 2025. Maricela Rueda a été condamnée à soixante-dix ans. Cameron Arnold, Savanna Batten, Zachary Evetts, Bradford Morris et Elizabeth Soto ont reçu chacun cinquante ans. Daniel Rolando Sanchez-Estrada a été condamné à trente ans. Huit militants, quatre cent cinquante ans de prison au total.
On peut trouver la justice américaine rude. Elle l’est. Elle frappe parfois comme l’Ancien Testament, avec ce sens de la peine longue qui déconcerte l’Européen habitué aux indulgences savantes. Il n’empêche : lorsqu’un groupe vient armé, masqué, équipé, organisé, pour attaquer une installation publique et des représentants de l’ordre, il n’est plus dans le champ de la protestation. Il entre dans celui de la guerre intérieure. Les Américains ont au moins le mérite de ne pas noyer cette réalité dans le sirop des sciences sociales.
Le dossier du ministère américain de la Justice mérite d’être lu. Il ne décrit pas une bousculade de militants exaltés. Il décrit une opération. Le procès a duré douze jours. Quarante-six témoins ont été entendus. Plus de deux cent dix pièces ont été examinées. Les accusés étaient présentés comme membres d’une cellule antifa du nord du Texas, elle-même inscrite dans une entreprise militante plus large, hostile au gouvernement américain, aux forces de l’ordre et au système de la loi. On n’est plus dans le carnaval noir des campus. On est dans l’organisation clandestine.
La nuit du 4 juillet 2025, au moins onze membres de cette cellule se rendent au centre de détention de Prairieland. Ils sont vêtus en « black bloc », entièrement en noir, visage et tête dissimulés, non seulement pour cacher les identités, mais pour rendre les participants indistinguables entre eux. Le détail est important. Le black bloc n’est pas une tenue. C’est une technique pénale. Il fabrique l’anonymat collectif, protège l’auteur de l’acte et dissout la responsabilité individuelle dans la masse noire. Ceux qui prétendent y voir un simple folklore militant mentent ou n’ont jamais voulu regarder.
Les enquêteurs ont établi que le groupe avait apporté onze armes à feu, des protections corporelles, onze trousses de premiers secours de type militaire avec garrots et matériel pour blessures par balle. Ce dernier détail dit tout. On n’emporte pas de tels kits comme on emporte une banderole. On les prend parce que l’on sait que la soirée peut tourner à l’échange de tirs. Des indices ADN et des empreintes ont relié plusieurs accusés aux objets retrouvés sur place. Les données téléphoniques ont montré que des participants avaient éteint leurs appareils ou les avaient placés dans des sacs de Faraday afin d’éviter le traçage. Là encore, le romantisme contestataire s’effondre. Il reste la préparation.
Avant l’attaque, certains militants avaient participé dans la journée à une manifestation pacifique devant Prairieland, sans l’équipement apporté plus tard. Ils auraient ensuite rapporté des informations sur la sécurité du site. Selon les éléments du procès, Benjamin Song avait recruté dans des stands de tir et lors de séances de combat. Il avait acquis des armes et les avait distribuées à d’autres. Plusieurs membres produisaient et diffusaient des brochures insurrectionnelles, ces fameux « zines » par lesquels l’ultragauche aime donner à ses obsessions la forme pauvre de la catéchèse artisanale.
Puis vient le moment du passage à l’acte. Des feux d’artifice, qualifiés d’explosifs dans la procédure, sont tirés ou lancés contre l’installation. Des véhicules sont vandalisés, des pneus crevés, une guérite souillée de graffitis, une caméra détruite. Un policier d’Alvarado répond à l’appel des agents correctionnels. Alors, selon les témoignages et les éléments présentés au procès, Benjamin Song aurait crié « get to the rifles! », avant d’ouvrir le feu. Le policier est touché au cou. Des agents correctionnels non armés se jettent à couvert. Voilà ce que recouvre parfois, sous nos latitudes, le mot commode de « militantisme ».
Le juge Mark Pittman, en prononçant certaines peines, a souligné que l’affaire aurait pu se terminer par plusieurs morts. Song a tiré onze coups en quelques secondes. Le juge Reed O’Connor a parlé, lui, d’une violence qui constituait une attaque contre la démocratie, d’autant plus absurde que le policier visé n’était même pas chargé de l’application des lois migratoires. Tout cela donne à l’affaire sa couleur particulière : l’idéologie désigne une cible abstraite, et le premier homme qui arrive en uniforme devient un ennemi à abattre.
En France, pendant ce temps, nous continuons de regarder monter les fumées en discutant du sexe des anges procéduraux. L’ultragauche, elle, n’attend pas. Elle ne se contente plus de cortèges bruyants, de slogans sur les murs, de happenings sur les routes ou de soupes jetées sur des tableaux. Une fraction de plus en plus dure a choisi l’action directe. Elle a lu ses manuels, ses théoriciens, ses vieilles légendes allemandes, italiennes, françaises. Elle sait que nos sociétés sont vulnérables par les flux. Électricité, transport, logistique, télécommunications, chantiers, défense, entreprises : elle ne vise pas seulement des symboles. Elle vise les nerfs.
Les exemples français s’alignent comme des balises d’incendie. En mai 2025, sur la Côte d’Azur, un poste ou transformateur électrique est incendié, des pylônes sont atteints, des dizaines de milliers de foyers sont privés de courant, le Festival de Cannes est perturbé. En octobre 2025, des câbles électriques sont brûlés sur la LGV Sud-Est, avec environ cinquante mille voyageurs touchés. En avril 2026, dans le Cher, plusieurs transformateurs et un pylône sont visés autour de Bourges, La Chapelle-Saint-Ursin et Saint-Florent-sur-Cher. Le ciblage n’a rien d’innocent : les installations alimentent des entreprises d’armement, notamment MBDA et KNDS. Un tag, « Action contre la guerre », prétend donner à la destruction le parfum de la vertu.
C’est le vieux mensonge révolutionnaire. On ne brûle pas, on alerte. On ne casse pas, on désarme. On ne sabote pas, on résiste. On n’intimide pas, on fait barrage. On ne frappe pas un adversaire, on lutte contre le fascisme. La violence de gauche s’est toujours donné des noms de baptême plus beaux que ses actes. Elle ne connaît pas le crime, seulement l’excès généreux. Elle ne connaît pas la victime, seulement le dommage collatéral du Progrès.
Les services français ne sont pas aveugles. Ils savent que la mouvance autonome s’organise en petits groupes, insaisissables, presque monastiques dans leur clandestinité. Ils savent qu’une partie de ces militants vient de milieux aisés, souvent diplômés, nourris de cette haine abstraite du monde qui pousse certains enfants gâtés à vouloir casser la maison dont ils vivent encore. Ils savent que l’écologie radicale a perdu une part de sa jeunesse candide et que restent, de plus en plus, les durs, ceux qui ne se satisfont plus de la désobéissance civile et théorisent le sabotage. Ils savent aussi que les tutoriaux circulent, que les cartographies de cibles existent, que les pylônes, antennes, chantiers, rails, câbles et transformateurs sont devenus des objets de convoitise politique.
Ce que l’État français sait, il doit désormais oser le dire. Et ce qu’il dit, il doit le poursuivre. L’heure n’est plus à l’analyse attendrie des « colères ». Elle est à la qualification froide des actes. Une démocratie, pour employer le vocabulaire favori des donneurs de leçons, ne se défend pas seulement contre les discours qui lui déplaisent. Elle se défend d’abord contre ceux qui veulent imposer leur volonté par la peur, la casse, l’incendie et le sabotage. À cet égard, la mansuétude française envers l’ultragauche violente n’est plus une faiblesse ordinaire. C’est une faute d’État.
La justice française est capable de dureté. Elle sait poursuivre, surveiller, interdire, dissoudre, ruiner, épuiser. Elle le fait volontiers contre ceux qui n’ont pas le bon vocabulaire moral. Un mouvement de droite qui colle une affiche trop martiale devient un péril public. Un banquet enraciné appelle la vigilance administrative. Une conférence identitaire suscite courriers, pressions, interdictions. En face, lorsque des autonomes incendient, sabotent ou intimident, les mots se font plus doux, les analyses plus longues, les peines plus modestes, les excuses plus nombreuses. Cette asymétrie n’est pas seulement injuste. Elle est dangereuse.
On me dira que la France n’est pas le Texas. Dieu merci, en un sens. Nous n’avons ni le même droit, ni la même tradition pénale, ni le même goût des peines bibliques. Il ne s’agit pas de copier servilement le modèle américain. Il s’agit d’en retenir la clarté. Le message envoyé par Fort Worth est limpide : un groupe politique qui se masque, s’équipe, se coordonne, apporte des armes, des explosifs, du matériel médical de combat, attaque un site public et tire sur un policier, ne sera pas traité comme une troupe d’étudiants énervés. Il sera traité comme une menace organisée.
La France et l’Europe devraient méditer cela. Nous avons trop longtemps laissé l’antifascisme servir de sauf-conduit. L’antifascisme violent n’est pas une opinion plus nerveuse que les autres. C’est un dispositif d’intimidation. Il permet à certains de se croire autorisés à empêcher les réunions, à perturber les tractages, à casser les vitrines, à menacer les militants, à dresser des listes, à saboter les infrastructures, au nom d’une supériorité morale autoproclamée. Le mot « fasciste » leur sert de clef universelle. Il ouvre toutes les portes de la brutalité.
Depuis mon banc de Pontevès, dans l’ombre légère des platanes, je pensais à la Bretagne, aux bourgs, aux petites routes, aux ports, aux lignes électriques qui traversent les champs, aux artisans, aux ouvriers, aux employés, à ceux qui paient toujours la facture des grandes postures révolutionnaires. Car ceux qui sabotent ne touchent presque jamais les puissants qu’ils prétendent combattre. Ils frappent les voyageurs bloqués, les techniciens appelés de nuit, les familles privées de courant, les salariés empêchés de travailler, les usagers, les contribuables, les petites entreprises. Le militant vise le « système ». Le système répercute sur les humbles.
Il faut donc cesser de voir dans l’ultragauche violente une turbulence de jeunesse. Ce ne sont plus seulement des gamins qui crient sous les fenêtres du pouvoir. Ce sont, dans certains cas, des groupes qui pensent, préparent, dissimulent, frappent, revendiquent ou laissent revendiquer. Face à cela, l’État ne doit pas philosopher. Il doit instruire, qualifier, poursuivre, condamner. Les réseaux doivent être démantelés. Les financements doivent être suivis. Les locaux doivent être surveillés. Les complicités doivent être exposées. Les élus qui jouent avec ces milieux devraient comprendre qu’ils caressent un animal qui mordra un jour la main publique.
La liberté politique suppose que l’on puisse tracter, parler, contester, publier, manifester, débattre et même déplaire. Elle exige aussi que la rue ne devienne pas le domaine réservé de ceux qui hurlent le plus fort. Elle exige que les militants de droite puissent distribuer des tracts sans être physiquement intimidés. Elle exige que les infrastructures communes ne soient pas livrées aux apprentis saboteurs. Elle exige que la justice cesse de confondre l’explication sociologique avec l’absolution.
Les antifas violents ont longtemps vécu dans cet entre-deux confortable de la morale et de la cagoule. Ils se présentaient comme des résistants. Ils agissaient souvent comme les supplétifs intermittents du désordre progressiste. Aux États-Unis, certains viennent de découvrir que la cagoule n’arrête pas le bras de la justice. Benjamin Hanil Song, Maricela Rueda, Cameron Arnold, Savanna Batten, Zachary Evetts, Bradford Morris, Elizabeth Soto et Daniel Rolando Sanchez-Estrada ne sont plus des silhouettes noires dans une foule. Ce sont des noms, des dossiers, des condamnations, des années de prison.
Que l’exemple américain soit suivi en France et en Europe, non dans l’excès, mais dans la fermeté. Le temps des euphémismes est terminé. Une société qui laisse ses incendiaires choisir eux-mêmes le nom de leurs crimes mérite bientôt de vivre dans la fumée.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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