À Brest, la température de la mer a grimpé à 19,3°C le 27 mai 2026, contre une normale saisonnière de 15,7°C. Ce chiffre, relevé par le réseau de surveillance Ecoscopa, illustre un phénomène que les chercheurs de l’Ifremer suivent avec une inquiétude croissante : les vagues de chaleur marines, plus intenses, plus longues et plus fréquentes, qui frappent désormais les eaux côtières françaises, Bretagne comprise.
Une canicule qui touche aussi la mer
On parle de vague de chaleur marine lorsque la température de surface de l’eau dépasse, pendant plus de cinq jours consécutifs, 90 % des températures relevées à la même période sur les trente années précédentes. Les épisodes de chaleur qui se sont abattus sur la France en mai et juin 2026 répondent à cette définition, à terre comme en mer.
Les relevés d’Ecoscopa, qui suit huit sites côtiers de l’Hexagone, sont éloquents. Dans la lagune de Thau, en Méditerranée, l’eau a atteint 25,4°C le 30 mai, très au-dessus de la normale de 20,1°C. À Arcachon, les températures ont oscillé entre 16 et 24°C entre le 17 et le 28 mai, contre des normales comprises entre 13,4 et 17,8°C.
Pour Nathaniel Bensoussan, chercheur au Laboratoire d’océanographie physique et spatiale de l’Ifremer, ces épisodes font redouter une mortalité massive et discrète. Selon lui, les jeunes stades de vie des poissons, crustacés et coquillages seraient particulièrement exposés, avec une mortalité difficile à détecter du fait de la rapidité avec laquelle ces organismes se désagrègent. Une hécatombe qu’il qualifie d’invisible, aux conséquences potentiellement majeures pour la biodiversité littorale.
La façade Manche-Atlantique en première ligne
Si la Méditerranée concentre traditionnellement l’attention, la côte bretonne n’est pas épargnée. Les données satellite de l’observatoire européen Copernicus montrent que la façade Manche-Atlantique figure parmi les zones qui se réchauffent le plus rapidement, avec une hausse de la température moyenne comprise entre 0,5 et 1°C entre 1982 et 2024.
Certaines zones atteignent même des niveaux records comparables à ceux de la Méditerranée. C’est le cas de la baie de Granville, toute proche des eaux bretonnes, qui a connu une augmentation de 1,5°C sur quarante-trois ans, soit autant que la mer Méditerranée.
Le phénomène s’intensifie nettement depuis le milieu des années 2000. Un diagnostic du même laboratoire situe cette accélération autour de 2003 en Méditerranée et de 2006 sur la façade Manche-Atlantique. Plusieurs années récentes se dégagent comme particulièrement sévères : 2022, 2023, 2024, 2025 et 2026.
La zone Manche-Atlantique présente toutefois une particularité qui pourrait la protéger en partie. Le brassage lié aux marées assure un mélange des masses d’eau de différentes profondeurs, ce qui pourrait atténuer l’intensité des phénomènes extrêmes, là où la Méditerranée, mer semi-fermée et plus méridionale, subit des canicules plus violentes dans une eau déjà plus chaude.
Des laminaires à la pêche au bulot, des conséquences concrètes
Les effets sur la biodiversité sont directs et mesurés. Les canicules marines provoquent le blanchissement des coraux dans les territoires d’outre-mer, affectent les algues et les herbiers, et augmentent la mortalité des espèces sensibles à la chaleur.
En Bretagne, ce sont les laminaires qui sont concernées. Ces grandes algues, qualifiées d’espèces ingénieures, structurent des écosystèmes entiers. Leur modification bouleverse l’ensemble des services rendus par le milieu côtier. Plus largement, les canicules marines perturbent les chaînes alimentaires et redistribuent les espèces : certains poissons migrent vers des eaux plus froides tandis que d’autres populations s’effondrent localement, avec des répercussions sur la pêche côtière, notamment celle du bulot.
Ces épisodes favorisent aussi la prolifération d’algues toxiques et les crises d’anoxie, ces phénomènes de manque d’oxygène qui surviennent quand l’eau chaude et l’absence de vent réduisent la dissolution des gaz. Le précédent le plus lourd remonte à l’été 2018 : dans la lagune méditerranéenne de Thau, 2 703 tonnes d’huîtres et 1 218 tonnes de moules d’élevage n’avaient pas survécu.
Un suivi essentiel pour les populations littorales
Les chercheurs soulignent que ces canicules ne se limitent pas à la surface. Des études récentes ont documenté des vagues de chaleur en profondeur, entre 50 et 200 mètres, parfois plus longues et plus intenses qu’en surface, et sans signature détectable au-dessus.
Selon Amélie Simon, chercheure au même laboratoire, la communauté scientifique cherche encore à comprendre pourquoi ces canicules varient autant selon les régions et les années, une année sévère ne préfigurant pas nécessairement la suivante.
Pour l’Ifremer, mieux comprendre ces phénomènes est indispensable pour adapter la décision publique, qu’il s’agisse des quotas de pêche ou de la filière conchylicole. Un enjeu qui concerne directement les Côtes-d’Armor et l’ensemble du littoral breton, dont l’économie maritime dépend étroitement de la santé de ces écosystèmes côtiers.
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