Avant de paver les côtes bretonnes d’éoliennes en mer : l’état des connaissances scientifiques reste troué

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Deux tonnes de moules accrochées à un seul mât d’éolienne dans la mer du Nord : c’est l’une des images concrètes que livre l’expertise scientifique collective (ESCo) conduite par l’Ifremer et le CNRS, dont les résultats ont été rendus publics fin juin 2026. Mandatée par les ministères chargés de l’énergie, de l’écologie et de la mer, cette synthèse se présente comme l’état de l’art le plus complet disponible à ce jour sur les effets des parcs éoliens en mer sur la biodiversité. Conduite entre janvier 2024 et juin 2026 par un collectif de chercheurs issus de treize établissements publics français et belges, elle a passé au crible plus de 4 500 publications scientifiques, dont 411 retenues pour une analyse détaillée. Pour la Bretagne, dont les côtes sont parmi les plus convoitées par les promoteurs de l’éolien offshore, ses conclusions méritent d’être lues attentivement.

Dix pressions, des certitudes inégales

L’expertise analyse dix types de pressions exercées par les parcs sur les écosystèmes, de la construction au démantèlement : effet barrière et collisions, introduction de substrats artificiels, modification des habitats benthiques et pélagiques, émissions chimiques et sonores, champs électromagnétiques, lumière et chaleur, pressions à l’échelle des paysages marins, espèces non indigènes et modification des activités de pêche. Trois d’entre elles ressortent comme relativement bien documentées. Pour le reste, l’ESCo reconnaît avancer en terrain incertain.

Un obstacle pour les oiseaux, un récif pour les poissons

Le premier effet établi concerne les espèces volantes. Les éoliennes constituent un obstacle physique au déplacement des oiseaux marins, des oiseaux migrateurs terrestres et de certaines chauves-souris. Deux mécanismes sont en jeu : un effet barrière, qui pousse certaines espèces à contourner les parcs, allongeant leurs trajets et réduisant l’accès à des zones d’alimentation ou de repos ; et un risque de collision avec les pales, qui peut tuer oiseaux et chauves-souris. Les espèces les plus exposées sont celles qui volent à hauteur des rotors, en particulier lors des migrations nocturnes. L’expertise précise que ces effets sont bien documentés chez les oiseaux, mais que les connaissances restent limitées concernant les chauves-souris et les éventuels effets d’obstacle sous-marins pour les mammifères marins, les tortues ou les poissons.

Le deuxième effet établi est plus ambivalent. Les fondations et les enrochements créent de nouveaux habitats sous-marins : c’est l’« effet récif ». Moules, balanes et petits crustacés colonisent en forte densité ces surfaces dures, d’où les deux tonnes de moules par mât observées en mer du Nord. Cette colonisation augmente localement la biomasse et modifie les communautés présentes. Chez certains poissons, comme le cabillaud ou la plie, plusieurs études rapportent une abondance locale accrue, voire une taille moyenne supérieure à proximité des structures. Certaines espèces modifient même leur régime alimentaire, ce qui peut perturber les chaînes alimentaires locales. L’effet n’est donc ni purement négatif ni purement positif : il transforme.

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Le bruit, mesuré surtout sur une seule espèce

Le troisième effet documenté concerne les émissions sonores. Lors de la construction, le battage des pieux destiné à enfoncer les fondations produit des sons intenses qui se propagent sur plusieurs dizaines de kilomètres sous l’eau. Les conséquences observées portent surtout sur le comportement des mammifères marins : fuites, changements de trajectoire, perturbations de fonctions biologiques liées au son.

Mais l’ESCo apporte ici une nuance de taille : l’essentiel des connaissances repose sur le marsouin commun, espèce particulièrement étudiée en Atlantique Nord-Est. Chez ce cétacé, des comportements d’évitement à grande distance des chantiers ont été constatés, ainsi que des phénomènes de masquage acoustique et des pertes auditives temporaires, les effets permanents apparaissant plus rares. Chez les poissons, les études décrivent surtout du stress et des modifications temporaires de comportement. Quant au bruit généré pendant l’exploitation des parcs — moins intense mais plus durable que celui de la construction — il reste, de l’aveu même des experts, insuffisamment documenté.

Des mesures d’atténuation, mais rarement testées en conditions réelles

L’expertise recense aussi les mesures étudiées pour limiter ces effets, dans le cadre de la séquence « Éviter – Réduire – Compenser ». L’évitement passe d’abord par le choix des zones d’implantation, en écartant les principales zones de migration ou de reproduction. La réduction, qui concentre 85 % des études analysées, vise surtout le bruit et les collisions : rideaux de bulles pour atténuer la propagation sonore lors du battage, montée progressive de la puissance acoustique pour éloigner les mammifères, arrêt temporaire des turbines pendant certaines périodes de migration, amélioration de la visibilité des pales. La compensation, en revanche, reste peu documentée.

Surtout, l’ESCo formule un avertissement que les promoteurs feraient bien de ne pas occulter : une grande partie des mesures recensées n’a pas encore été évaluée en conditions réelles. Leur efficacité reste donc, à ce stade, largement théorique.

L’aveu central : on ne sait pas grand-chose du long terme

C’est peut-être le point le plus important de cette synthèse, et il tranche avec le discours habituel sur l’éolien « propre ». Malgré la masse de travaux, des lacunes persistent. Plusieurs pressions restent peu étudiées : émissions chimiques, lumière artificielle, conséquences de l’introduction d’espèces non indigènes, effets au-delà du parc lui-même. Les connaissances sur les effets à long terme demeurent limitées : les études portent majoritairement sur des réponses locales ou individuelles, tandis que les conséquences sur les réseaux trophiques, la connectivité écologique, la dynamique des populations et le fonctionnement global des écosystèmes restent insuffisamment caractérisées. Les scientifiques pointent également le peu de recherches sur le cumul des différentes pressions et sur leurs interactions avec d’autres activités humaines déjà présentes en mer, comme la pêche, le transport maritime ou le changement climatique.

Un dernier point appelle la vigilance bretonne. La majorité des connaissances disponibles provient de parcs posés en mer du Nord, sur des fonds meubles, sableux ou vaseux. L’expertise précise que les résultats doivent être transposés avec prudence à d’autres contextes écologiques et technologiques, notamment ceux de la France hexagonale. Autrement dit : ce que l’on croit savoir des éoliennes danoises ou néerlandaises ne vaut pas mécaniquement pour les fonds rocheux de l’Atlantique, ni pour l’éolien flottant et le contexte méditerranéen, encore mal connus, ni pour la phase de démantèlement.

Une honnêteté méthodologique à saluer

Il faut reconnaître à cette expertise sa rigueur affichée. Pilotée par Cédric Bacher (Ifremer) et Nathalie Niquil (CNRS), conduite indépendamment de l’Observatoire national de l’éolien en mer auquel elle est destinée, elle ne masque pas ses zones d’ombre et appelle à poursuivre la recherche, à harmoniser les protocoles de suivi et à ouvrir l’accès aux données collectées par les opérateurs eux-mêmes. C’est précisément cette franchise sur l’étendue de l’ignorance qui en fait un document utile.

Reste une question que l’ESCo, par sa nature, ne tranche pas : faut-il déployer massivement une technologie dont les effets à long terme et à grande échelle sur les écosystèmes marins restent, de l’aveu des meilleurs spécialistes français, insuffisamment connus ? La décision est politique. Mais elle ne pourra plus se réfugier derrière l’argument d’un savoir établi.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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