Née en 2010, diffusée uniquement par abonnement et sous forme de lettre PDF mensuelle, L’Afrique Réelle de Bernard Lugan publie en août son 200e numéro. Vingt-trois pages, une douzaine de cartes en couleur réalisées par l’auteur, et une méthode revendiquée : lire l’actualité africaine à travers la géographie et l’ethno-histoire plutôt qu’à travers les grilles idéologiques importées.
L’anniversaire est l’occasion d’un rappel de ligne. Depuis le début de la guerre du Sahel, la revue soutient quatre constats : les tensions ethniques anciennes se prolongent dans les conflits actuels ; les dirigeants français les ont mal interprétées ; trafics, démographie, migration et insécurité sont liés ; l’islamisme est une surinfection de plaies ethniques séculaires, non l’origine du conflit. Lugan y ajoute un combat explicite contre ce qu’il désigne comme la fausse histoire imposée par le wokisme et le courant décolonial.
Anéfis, ou la bataille qui a changé la donne au Mali
Le dossier central porte sur la bataille d’Anéfis, dans le nord du Mali, livrée du 4 au 9 juillet 2026 — soit il y a moins d’un mois. Lugan la compare à Na San, où le général Salan avait en 1952 saigné le Vietminh en l’attirant dans une bataille frontale.
Le mécanisme décrit est celui d’un piège. Mise en confiance par sa prise de Kidal en avril, la coalition touareg — réunissant les indépendantistes du FLA (Front de libération de l’Azawad) et les islamo-touareg du JNIM dirigés par Iyad Agh Ghali — voulait couper l’axe Gao-Kidal. Il fallait pour cela faire sauter le verrou d’Anéfis. Bien renseignés, les Russes d’Africa Corps n’y auraient laissé qu’une garnison-appât. Les Touareg engagèrent la totalité de leurs forces, se préparant à cueillir les convois de secours.
Le récit en 4 phases est précis : offensive simultanée le 4 juillet sur Anéfis, Konna, Sofara et Gao, avec attaques de diversion du JNIM dans le centre et le sud ; convois de secours bloqués par embuscades et drones kamikazes les 5, 6 et 7 ; frappes aériennes russes massives le 8 ; percée d’un convoi le 9 et retrait des assaillants au soir.
Les bilans divergent radicalement. Les FAMa et Africa Corps annoncent plus de 1 000 combattants touareg neutralisés et 14 blindés détruits ; certaines sources russes évoquent 2 000 tués, sans confirmation. L’état-major malien affirme que figurent parmi les morts le premier adjoint du chef du FLA, Mbarek Agh Akli, et le bras droit d’Iyad Agh Ghali, Abderrahman Zaza. Les Touareg ne donnent aucun chiffre, se bornant à revendiquer les pertes les plus lourdes jamais infligées aux Russes dans la région, et à évoquer la perte de quelques-uns de leurs meilleurs fils — formule qui en dit long.
Le point le plus intéressant est démographique. Lugan rappelle que la population touareg du Mali est estimée à un peu plus de 800 000 personnes, dont la confédération Ifora — cœur du FLA et du JNIM — ne compte qu’entre 100 000 et 150 000 individus. À cette échelle, des pertes de cet ordre constituent une saignée irréparable. Les Imghad, anciens tributaires des Ifora et plus nombreux avec un peu plus de 200 000 personnes, combattent pour leur part aux côtés de Bamako au sein de la milice GATIA. Le conflit touareg est aussi une guerre interne entre confédérations.
À son honneur, la revue publie une analyse contradictoire, signée Sambou Sissoko dans Sahel Horizon, nettement moins favorable au camp russo-malien. Elle souligne qu’il aura fallu 6 jours, 2 convois et un ratio de 2 mercenaires russes pour 1 soldat malien pour ravitailler un camp situé à une centaine de kilomètres de Gao — et que l’État malien a démontré qu’il pouvait survivre à Anéfis, non qu’il contrôlait la route qui y mène. Le 18 juillet, un convoi logistique quittant Anéfis pour Gao est d’ailleurs tombé dans une embuscade meurtrière.
L’Algérie au pied du mur
C’est le fil rouge du numéro, et l’analyse la plus stimulante.
Le 10 juillet, au lendemain d’Anéfis, Alger et Bamako annonçaient le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens. Lugan attribue cette normalisation à la diplomatie de Sergueï Lavrov, Moscou ayant besoin de réconcilier ses deux alliés qui s’opposent — l’Algérie soutenant les Touareg, le Mali les combattant.
L’argument économique avancé est solide : le projet algérien de gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie exige un minimum de sécurité au Niger et au Mali, et le temps presse pour Alger puisque le projet marocain concurrent avance. Le 19 juillet, un sommet de la Cedeao à Freetown a signé un accord intergouvernemental approuvant la construction du gazoduc devant relier le Nigeria au Maroc.
D’où le dilemme algérien, exposé sans complaisance : si Alger cesse d’aider les Touareg, ceux-ci perdent leur base arrière et un demi-siècle de combat n’aura servi à rien — ils pourraient alors se retourner contre l’Algérie en l’accusant de les avoir utilisés puis trahis. Si Alger persiste, sa rupture avec Moscou s’accentue. La même contradiction vaut pour le Polisario, devenu un proxy encombrant depuis les avancées du plan marocain d’autonomie au Sahara occidental.
Le numéro s’ouvre d’ailleurs sur cette question, à partir d’une analyse de Frédéric Powelton parue dans Sahel Intelligence, qui identifie trois menaces sur la cohésion algérienne : la Kabylie, Tindouf, et l’instabilité sahélienne. Lugan y ajoute deux éléments qui lui sont propres — la question de la légitimité historique de l’Algérie, appuyée sur la déclaration de De Gaulle du 16 septembre 1959, et celle des amputations territoriales subies par le Maroc, la Tunisie et la Libye, illustrée par une carte.
Il verse enfin au dossier des chiffres électoraux : lors des législatives de juin 2026 destinées à désigner les 407 députés de l’Assemblée populaire nationale, à peine 20 % des inscrits auraient voté, et 15 % seulement en Kabylie. Il y voit un Hirak silencieux, 4 Algériens sur 5 signifiant l’illégitimité du « Système ».
Afrique du Sud : le second dossier
Le numéro consacre un ensemble à l’Afrique du Sud, sous un titre sans ambiguïté : de la nation arc-en-ciel à la nation xénophobe.
Le constat économique est chiffré : chômage officiel de 31,4 % en 2025, chômage des jeunes à 43,8 %, pauvreté touchant 68 % de la population, dette publique à 78,9 % du PIB, déficit à 4,5 %. Les infrastructures déclinent — ports saturés, chemins de fer désuets, réseau d’eau fragile, production électrique dépassée. Le pays produit pourtant 76 % du platine mondial, devant la Russie et ses 15 %.
Le développement le plus documenté porte sur les violences xénophobes visant les immigrés africains — Malawites, Mozambicains, Somaliens, Zimbabwéens, Soudanais, Nigérians. La revue en dresse une chronologie : mai 2008 (plus de 50 morts, 60 000 déplacés), 2013 au Cap, avril 2015, septembre 2019, et une nette recrudescence depuis fin 2025 à Johannesburg, Pretoria et Durban. Nouveauté relevée : l’apparition de milices comme Operation Dudula, qui ont adressé un ultimatum aux migrants. Plusieurs États africains ont organisé des rapatriements volontaires de leurs ressortissants.
Lugan cite à l’appui Julius Malema, leader du parti racialiste EFF, selon qui la situation serait pire que sous l’apartheid, la seule différence étant qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement noir. La citation est habile : elle vient de l’opposant le plus radical à l’ANC, et non des milieux conservateurs.
Histoire : Gabriel Camps et la Kahina
La partie historique, la plus consensuelle, rend hommage à Gabriel Camps (1927-2002), préhistorien et anthropologue né à Misserghin en Algérie, fondateur en 1984 de l’Encyclopédie berbère — 1 283 notices publiées de 1984 à 2019 en 43 volumes, aujourd’hui dirigée par Salem Chaker et accessible en ligne depuis 2010.
Suit un long article sur la Kahina, figure de la résistance berbère à la conquête arabe du VIIe siècle. Le traitement est d’une prudence méthodologique qui mérite d’être saluée : Lugan écarte comme non établie l’hypothèse de la judaïté de la Kahina, avancée par Ibn Khaldoun au XIVe siècle, sans la remplacer par une certitude — la religion de la Kahina est inconnue, l’hypothèse chrétienne semblant la plus plausible dans une Numidie alors largement christianisée, sans exclure la religion berbère traditionnelle.
Le récit de la bataille de l’oued Nini (698), dite bataille des chameaux, avec son dispositif d’archers dissimulés dans un carré de dromadaires qui s’ouvre puis se referme sur la cavalerie arabe, vaut à lui seul la lecture. Suivent la défaite finale entre 701 et 703, et l’examen des versions contradictoires sur la mort de la Kahina.
L’Afrique Réelle n° 200, août 2026, 23 pages, lettre PDF mensuelle par abonnement. Abonnement 2026 : 60 € les 12 numéros ; 75 € pour 24 numéros (2025-2026) ; 200 € pour l’intégralité des 204 numéros parus depuis 2010. Informations et exemplaire spécimen sur bernard-lugan.com.
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