Belfast : l’hôtel de ville, sismographe d’un siècle de fractures nord-irlandaises

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En août dernier, la principale scène du plus grand festival de musique traditionnelle irlandaise au monde était installée sur les pelouses de l’hôtel de ville de Belfast. Le Fleadh Cheoil na hÉireann s’y est tenu du 2 au 9 août, pour la première fois dans la capitale nord-irlandaise. Le conseil municipal tablait sur 800 000 visiteurs : la fréquentation du centre-ville a atteint 1,65 million de personnes, avec 5 000 concurrents venus de 22 pays et plus de 180 catégories de compétitions.

Le lieu n’est pas neutre. Pendant un siècle, ce bâtiment de pierre de Portland surmonté de son dôme de cuivre a servi de sismographe aux fractures nord-irlandaises. Ce qui se passait devant l’hôtel de ville disait l’état exact du pays.

Deux rois, un parlement

Édifié à l’emplacement du White Linen Hall, symbole de la prospérité linière de la ville, l’hôtel de ville est inauguré en 1906 par Édouard VII. Quinze ans plus tard, le 22 juin 1921, George V y ouvre non pas une session municipale mais la première assemblée d’Irlande du Nord : Stormont n’est pas encore construit, les députés siègent donc dans la salle du conseil. Le souverain profite de son discours pour appeler à la réconciliation entre les deux îles. On sait ce qu’il en advint.

Avant cela, en 1915, la foule s’était massée sur Donegall Square pour regarder défiler les hommes de la 36e division d’Ulster, en route vers le front. Beaucoup ne sont pas revenus de la Somme. Le cénotaphe installé sur le flanc du bâtiment a accueilli depuis des centaines de cérémonies du souvenir, longtemps boudées par les républicains — avant que des élus du Sinn Féin ne finissent, ces dernières années, par y déposer des couronnes.

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Le bâtiment a aussi encaissé sa part de guerre. Entre avril et mai 1941, le Blitz allemand tue environ 1 000 personnes à Belfast et en jette 100 000 à la rue ; l’aile est de l’hôtel de ville est gravement endommagée. Les vitraux, démontés par précaution, avaient été mis à l’abri dans le comté de Down. Le 8 mai 1945, la même place explose de joie tandis que les navires du port font hurler leurs sirènes.

Le siège de 1985

Puis vient le temps des affrontements civils, et l’hôtel de ville devient le point de convergence naturel de la colère unioniste.

Novembre 1985 : Margaret Thatcher vient de signer l’accord anglo-irlandais, qui accorde à Dublin un droit de regard sur les affaires nord-irlandaises. Les élus unionistes assiègent le bâtiment pour empêcher le secrétaire d’État Tom King d’y déjeuner, le prennent à partie à l’arrivée comme au départ. De cette journée reste surtout une image : un élu du DUP, Denny Vitty, aux prises avec un policier au-dessus d’une grosse jardinière ornementale. Quelques jours plus tard, environ 250 000 personnes convergent vers les mêmes trottoirs pour un meeting resté dans les mémoires, où Ian Paisley martèle son « Never, never, never » — en baissant la voix sur le quatrième, ce que les citations postérieures oublient généralement.

Dix ans après, en 1995, c’est un autre registre. Lors d’un rassemblement républicain devant le même bâtiment, une voix dans la foule réclame le retour des Provos. Gerry Adams, qui a toujours nié avoir appartenu à l’IRA, lui lance : « Ils ne sont pas partis, vous savez. » Six mots devenus l’un des raccourcis les plus cités de la période.

La même année, en novembre, Bill Clinton allume les illuminations de Noël de Belfast depuis l’hôtel de ville — les conseillers municipaux l’avaient emporté de justesse sur une autre option, les Tortues Ninja de la télévision. Van Morrison, protestant de l’est de la ville, et Brian Kennedy, catholique de l’ouest, chauffent la salle en attendant le président américain, qui délivre un plaidoyer pour la paix trois ans avant l’accord du Vendredi saint.

La guerre du drapeau

L’épisode le plus révélateur reste sans doute le plus récent. En décembre 2012, le conseil municipal vote la fin du pavoisement permanent : l’Union Jack ne flottera plus sur l’hôtel de ville que 18 jours par an. Suivent des semaines d’émeutes. Quatorze ans plus tard, des rassemblements de protestation continuent de s’y tenir de façon épisodique — y compris pendant le fleadh.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul contentieux domestique. En octobre dernier, le portrait d’un ancien lord-maire DUP, Wallace Browne, a été dégradé dans un couloir du bâtiment. Un responsable du Sinn Féin a démissionné tout en niant être l’auteur des faits ; la police, qui traitait l’affaire comme un crime de haine, a conclu qu’elle ne disposait pas d’éléments suffisants pour poursuivre.

Entre les deux, l’hôtel de ville a aussi été le décor de tout ce qui rassemble : le retour triomphal de Mary Peters, championne olympique du pentathlon, en 1972, en plein cœur des années noires ; celui du boxeur Barry McGuigan devant environ 75 000 personnes en 1985 ; les mémoriaux du Titanic, dont un jardin et un monument portant le nom de chacun des disparus ; et jusqu’à cette nuit de 1964 où des étudiants de Queen’s escaladèrent le dôme pour y peindre les trois lettres de la devise de la ville.

Ce que le fleadh a changé, et ce qu’il n’a pas changé

D’où l’intérêt de ce qui s’est joué en août. Le fleadh est un événement de la tradition irlandaise, organisé par Comhaltas Ceoltóirí Éireann, et personne ne prétendra qu’il soit culturellement neutre en Ulster. Il a pourtant été ouvert par la lord-maire Róis-Máire Donnelly devant la présidente irlandaise Catherine Connolly, le Taoiseach Micheál Martin, le secrétaire d’État britannique Chris Bryant, la Première ministre Michelle O’Neill et sa vice-Première ministre unioniste Emma Little-Pengelly. Un Ulster Bands Showcase, présenté par le Belfast Bands Forum, a été programmé aux chantiers du Titanic pour mettre en avant les traditions musicales unioniste et ulster-scots.

Autrement dit : des fanfares de la tradition orangiste ont joué dans le cadre d’un festival de musique traditionnelle irlandaise, à quelques centaines de mètres de l’endroit où l’on manifestait encore contre le retrait du drapeau britannique. Les deux choses se sont produites la même semaine, dans la même ville. C’est à peu près le résumé de l’Irlande du Nord contemporaine : une coexistence qui fonctionne huit jours durant, sans que rien du contentieux de fond n’ait été soldé.

Le fleadh reviendra à Belfast du 1er au 8 août 2027 — première ville d’Irlande du Nord à l’accueillir deux fois, et deux années consécutives.

Photo d’illustration : Breizh-info.com

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Une réponse à “Belfast : l’hôtel de ville, sismographe d’un siècle de fractures nord-irlandaises”

  1. pschitt dit :

    Intéressant tableau historique, mais trop elliptique au moins sur un point : qu’entendez-vous par « Ian Paisley martèle son « Never, never, never » — en baissant la voix sur le quatrième » ?

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