Un libraire américain reçoit en juillet une commande d’environ 1 000 ouvrages passée sur Biblio, une place de marché du livre d’occasion et du livre rare où l’acheteur reste anonyme. Volume inhabituel, sélection de titres sans logique apparente, client indifférent au prix : les signes que la profession identifie depuis plus d’un an comme la signature d’un acheteur du secteur de l’intelligence artificielle. Le libraire accepte alors de glisser entre les pages d’un des volumes un AirTag fourni par 404 Media.
Le traceur quitte la Californie, passe par le Wisconsin, puis le Colorado, et s’immobilise dans le nord-est de Las Vegas, dans un entrepôt Amazon référencé LAS8. L’enquête a été publiée le 17 août par Emanuel Maiberg, cofondateur du site américain.
Un tyrannosaure qui mange un livre
À l’intérieur du bâtiment, une unité porte le nom de code VGT3. Son logo, peint sur la porte, représente un tyrannosaure tenant un livre ouvert. Des salariés du site, s’exprimant sur des forums internes et auprès de 404 Media, décrivent une chaîne simple : réception de palettes d’ouvrages imprimés, découpe des dos pour libérer les feuillets, passage au scanner à haut débit. Le livre papier ne survit pas à l’opération. L’un d’eux résume son poste en disant qu’il ne fait que scanner des livres, à longueur de journée.
Sollicité, Amazon n’a pas contesté l’existence de l’atelier. Le groupe s’est borné à indiquer qu’il achète des livres par les canaux commerciaux habituels afin d’améliorer les produits et services proposés à ses clients. Ni le mot « intelligence artificielle », ni le mot « destruction » n’apparaissent dans sa réponse.
Chaque code-barres passé au lecteur
Un détail relevé par 404 Media donne du poids à une intuition partagée dans la librairie ancienne : les employés scannent aussi les ISBN et les codes-barres de chaque exemplaire reçu. La numérisation ne suit donc pas une logique thématique mais une logique d’inventaire — celle d’un catalogue que l’on coche ligne à ligne. Autrement dit, l’objectif ne serait pas de sélectionner des livres, mais de finir par tous les avoir.
Les ouvrages concernés sont dits rares, ce qui ne signifie pas nécessairement éditions originales de grands classiques, mais bien titres subsistant en très peu d’exemplaires. Le libraire qui a coopéré avec 404 Media rappelle qu’un livre porte plusieurs valeurs simultanées, marchande, historique, intellectuelle, sentimentale, et que les entreprises d’IA n’en retiennent qu’une : « juste le contenu, une suite de mots mis bout à bout ».
La décision de justice qui a ouvert la voie
Cette pratique n’a rien de clandestin sur le plan juridique. Elle a été révélée au public par le procès intenté à Anthropic, éditeur du robot conversationnel Claude, qui découpait et numérisait des millions de volumes avant de les mettre au rebut.
Le 23 juin 2025, le juge fédéral William Alsup, en Californie, a estimé que la numérisation destructive de livres achetés légalement relevait du fair use : le fichier remplace un exemplaire papier que l’entreprise possédait déjà, sans multiplier ni diffuser de copies. Le même magistrat a en revanche jugé que le téléchargement de plus de 7 millions de livres piratés pour constituer une bibliothèque interne ne bénéficiait d’aucune excuse. Anthropic a fini par transiger pour 1,5 milliard de dollars.
Le message reçu par l’industrie est limpide : acheter puis détruire est sûr, télécharger est risqué. La destruction du support n’est pas un dommage collatéral de la procédure, elle en est la condition juridique.
Le fair use américain n’a pas d’équivalent en droit français. Le 12 mars 2025, le Syndicat national de l’édition, la Société des gens de lettres et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs ont assigné Meta devant la 3e chambre du tribunal judiciaire de Paris pour contrefaçon de droit d’auteur et parasitisme économique, en visant l’usage de la base Books3 et ses quelque 200 000 titres pour entraîner le modèle Llama. C’est la première action de ce type engagée en France contre un géant américain de la technologie.
Aucune procédure comparable ne vise à ce jour l’atelier de Las Vegas, dont l’existence n’était pas connue avant cette semaine. 404 Media a lancé un appel aux salariés travaillant sur des sites de numérisation de livres, en leur indiquant comment le contacter depuis un appareil personnel.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.