Le paiement du gaz russe en roubles pourrait marquer le début d’une véritable dédollarisation

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Le fait que la banque centrale d’un grand pays des BRICS comme le Brésil vient de quadrupler son exposition au yuan chinois est un signe de l’émergence d’un nouveau monde post-dollar. D’autres pays pourraient adopter des mesures similaires. Le contexte est le suivant : le jeudi 31 mars, le président russe Vladimir Poutine a prévenu que Moscou pourrait interrompre les contrats d’approvisionnement en gaz du continent européen si les pays de l’UE ne payaient pas en roubles en ouvrant des comptes en roubles dans les banques russes. Cette exigence a été imposée aux « pays inamicaux ». Certains gouvernements européens considèrent qu’une telle demande constitue une violation des contrats.

Selon les mots de Poutine : « Que se passe-t-il réellement, que s’est-il déjà passé ? Nous avons fourni aux consommateurs européens nos ressources, en l’occurrence du gaz. Ils l’ont reçu, nous ont payé en euros, qu’ils ont ensuite gelés eux-mêmes. À cet égard, tout porte à croire que nous avons livré une partie du gaz fourni à l’Europe pratiquement gratuitement. Cela ne peut évidemment pas continuer. »

La dure réalité est que l’Europe ne peut pas se permettre de perdre soudainement plus d’un tiers de son approvisionnement en gaz. En temps de guerre et dans le cadre de la guerre économique éclair de l’Occident contre la Russie (telle qu’elle a été décrite), des discussions juridiques détaillées sur les contrats doivent être menées dans un contexte de représailles politiques.

La décision russe est une décision intelligente et il n’est pas exagéré de penser qu’après un premier refus, l’Europe n’aura d’autre choix que de l’accepter. Sur le plan politique, la décision peut être justifiée comme une contre-mesure, étant donné que les pays européens ont saisi plus d’un milliard de dollars d’actifs russes, ce qui a également fait chuter la valeur de la monnaie du pays (qui s’est toutefois redressée). À long terme, la politique de Moscou pourrait porter un coup fatal à l’hégémonie du dollar.

Les experts de l’université fédérale de Rio de Janeiro, Luís Eduardo Melin et Ernani Teixeira, décrivent tous deux la monnaie américaine militarisée comme la « bombe dollar ». Bombarder et envahir un pays peut perturber son économie par la destruction des infrastructures physiques, l’appauvrissement de la population, etc. mais cela impose un fardeau assez lourd à l’agresseur lui-même. Washington, à son tour, a pris le contrôle de la monnaie mondiale et peut donc s’engager dans une guerre financière, obtenant ainsi les mêmes résultats sans en subir le coût. Ce faisant, cependant, le caractère profondément asymétrique de l’ordre international est mis en évidence, de sorte que lorsque les États-Unis emploient cette « bombe dollar » comme arme de dernier recours, c’est à la fois une démonstration de force et une démonstration de faiblesse.

Le politicien, journaliste et politologue brésilien Cesar Benjamin souligne la situation particulière liée à l’existence d’une monnaie fiduciaire émise par un État national (les États-Unis), qui fait en pratique du monde entier un espace de souveraineté américaine – sans nouvelles institutions de régulation mondiales. Il déclare : « Nous ne pouvons comprendre le modèle de fonctionnement de l’économie américaine que si nous l’observons en gardant à l’esprit une autre anomalie : cette économie énorme et fortement déficitaire émet la monnaie du monde – sans rien pour la soutenir et sans aucune règle d’émission. Sa capacité d’endettement est incroyablement élastique, à une échelle presque impensable en des temps plus anciens. »

Benjamin ajoute qu’« en 1972, comme on le sait, 28 ans après les accords de Bretton Woods, les États-Unis ont rompu unilatéralement le traité et ont renoncé à leurs règles d’émission. Ils ont délié le dollar et l’or, mettant ainsi fin à la convertibilité, puis ils ont dévalué leur monnaie, abandonnant ainsi la parité, pour retrouver la compétitivité de leur économie. Les autres pays ont dû suivre un chemin similaire, en procédant à leurs propres dévaluations compétitives, qui sont vite devenues successives. » Ainsi, le système de Bretton Woods cessa d’exister, laissant place à ce que Benjamin décrit comme un « non-système » de monnaies non adossées et de taux de change flottants. Ce scénario donnait aux Américains, en pratique, une sorte de droit de seigneuriage sur l’économie mondiale – sans les limites d’aucune règle d’émission. Cela servait bien les aspirations hégémoniques américaines et cela doit être compris dans le cadre d’un projet plus large avec des dimensions économiques, militaires, politiques et même culturelles. Le principal problème ici est que le dollar est la seule monnaie mondiale.

Le banquier et économiste Alasdair Macleod, agent de change et membre de la Bourse de Londres, commente la dernière politique russe consistant à n’accepter que des roubles, et fait valoir que Nixon et Kissinger ont utilisé une stratégie similaire pour créer le pétrodollar en 1973 : en convainquant l’Arabie saoudite de n’accepter que des dollars pour le paiement du pétrole à l’époque, Washington a pu obtenir la suprématie du dollar dans le monde post-Bretton Wood. La Russie, quant à elle, ne fait que réagir aux sanctions et au vol de ses réserves. M. Poutine a fait remarquer que les réserves financières peuvent être volées et il attend donc de nombreux pays qu’ils convertissent leurs actifs papier et numériques en « véritables réserves de matières premières« . En déclarant cela, Poutine a réaffirmé la primauté du monde réel sur les fictions financières.

Ricardo da Silva Carvalho, économiste à l’université de Sao Paolo, souligne que le discours occidental actuel (selon lequel l’économie russe est extrêmement fragile) résiste à l’examen : la Russie a « un Trésor robuste et stable, une faible dette, une faible charge fiscale, de nombreuses réserves » – bien qu’une partie d’entre elles ait été « volée » par les États-Unis et l’UE. C’est la raison pour laquelle la Russie tient bon même en cas d’attaque financière massive. En fait, malgré les sanctions, le rouble et les banques russes montrent des signes de reprise.

En résumé, ce récent mouvement de la monnaie russe doit être considéré comme une réponse dure aux sanctions sévères et sans précédent contre les hommes d’affaires, les entreprises et les banques russes. Elle revêt également une signification plus profonde : les États-Unis militarisent le système financier depuis un certain temps – en fait, on pourrait dire qu’ils le font depuis un demi-siècle. En outre, la dernière demande audacieuse de Moscou pourrait marquer le début de la fin de l’économie mondiale dollarisée.

Uriel Araujo (Infobrics, traduction breizh-info.com)

Crédit photo : DR

[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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4 réponses à “Le paiement du gaz russe en roubles pourrait marquer le début d’une véritable dédollarisation”

  1. Gillic dit :

    Bravo les russes, il est grand temps de ramener les ricains sur terre ! Leur hégémonie sur le monde est terminée pour le plus grand bien de l’ humanité !!!

  2. emile 2 dit :

    et si la fin du règne du dollars pouvait entrainer la fin de l’euro , ce serait la cerise sur le gâteau …avec en prime la fin de l’UE …croisons les doigts.

  3. JEAN-PAUL SAINT-MARC dit :

    Logique, le yuan en grand concurrent et développement du système d’échange chinois concurrent à swift !

    Marre du totalitarisme US qui est allé jusqu’à externaliser son judiciarisme financier…

  4. patphil dit :

    poutine coupera t-il le gaz ? j’en doute !
    le payement en autre monnaie que le dollar est indispensable pour que cesse cette mainmise des américains sur le monde

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