Buenos Aires sous la pluie : la fin de l’illusion, le réveil des peuples

Publicité

Il pleut sur Buenos Aires comme il pleut parfois sur les âmes en partance. Une pluie lente, obstinée, presque froide déjà, qui lave les pavés et annonce la fin d’un cycle. L’été s’éloigne, sans éclat, et avec lui cette illusion de permanence que donnent les chaleurs longues. Ici, au bord du Río de la Plata, l’automne n’est pas seulement une saison, il est une révélation. Celle d’un monde où le feu et la glace cohabitent, où la douceur peut se muer en morsure.

Je regarde cette ville immense avec une forme de gratitude mélancolique. Elle m’a offert, comme chaque année, une parenthèse américaine, un répit presque coupable, une permission brève avant le retour aux lignes de front de l’histoire. Et pourtant, déjà, quelque chose en moi se redresse, se tend, comme le soldat qui, au terme d’une permission trop brève, replie ses effets et rejoint la ligne de front sans illusion. Mon regard se détourne, mon esprit retourne vers l’Europe, vers ce théâtre plus ancien où se joue, me semble-t-il, l’essentiel. Car il faut bien se l’avouer, les civilisations ne meurent pas toujours sous les coups de l’ennemi. Elles s’éteignent souvent d’elles-mêmes, par lassitude, par renoncement, par incapacité à se défendre.

L’Argentine, en ce sens, est une leçon silencieuse.

Ce pays, que l’on parcourt comme on traverse un continent, des confins tropicaux jusqu’aux canaux glacés du sud, porte en lui une promesse inachevée. Une promesse d’ordre, de puissance, d’abondance, sans cesse différée. Et au cœur de cette tension se trouve une anomalie politique et géographique dont on mesure mal, en Europe, la profondeur : la disproportion de la province de Buenos Aires.

Publicité

J’ai lu ce matin un éditorial de La Nación qui évoque, avec une clarté presque douloureuse, la nécessité d’en finir avec cette hypertrophie. La province concentre à elle seule près de 40 % de la population du pays et une part comparable de sa richesse. Elle alimente largement les mécanismes de redistribution nationale, sans en recevoir l’équivalent, comme si elle était condamnée à porter le poids d’un édifice fédéral déséquilibré. Et, dans un mouvement inverse d’une brutalité feutrée, les provinces tenues par des féodalités locales, incapables de nourrir ou d’élever leurs propres peuples, s’en déchargent en silence vers le conurbano, où elles s’accumulent en une humanité excédentaire, tenue à distance de toute élévation, mais constamment sollicitée comme réserve électorale par la gauche péroniste qui prospère sur leur relégation.

Mais ce n’est pas seulement une question de chiffres. C’est une question de structure, presque de destin.

Car cette province n’est pas une. Elle est une fracture institutionnelle. D’un côté, un intérieur productif, agricole et exportateur, qui porte l’économie réelle du pays mais demeure politiquement minoré. De l’autre, le conurbano, devenu le centre de gravité électoral où se fabriquent les majorités provinciales, indépendamment des dynamiques économiques du reste du territoire. C’est là que se décident les scrutins, c’est là que s’arbitre le pouvoir, et c’est là, précisément, que Axel Kicillof a bâti ses dernières victoires provinciales, en s’appuyant sur un maillage serré d’appareils locaux, de transferts sociaux et de fidélités politiques solidement entretenues.

Le texte que j’évoquais rappelle une évidence : les majorités politiques se font et se défont dans ces zones, et non dans le cœur productif du pays. Cette inversion est lourde de conséquences. Elle engendre une politique tournée vers la gestion de la dépendance plutôt que vers la promotion de la puissance. Elle entretient des clientèles plutôt qu’elle ne fortifie une nation.

Et pendant ce temps, l’insécurité progresse, les institutions se figent, les ressources se dissipent.

L’idée de diviser la province de Buenos Aires, avancée notamment par l’ancien sénateur Esteban Bullrich, n’est pas nouvelle. Elle plonge ses racines dans l’histoire longue du pays, jusqu’aux premières réflexions institutionnelles du XIXᵉ siècle. Dès les années 1820, Bernardino Rivadavia, figure fondatrice de l’État argentin et premier président du pays, envisageait déjà de distinguer politiquement l’espace de la capitale, en pleine expansion, du reste du territoire provincial, afin d’éviter qu’un centre urbain ne finisse par absorber et déséquilibrer l’ensemble. Quelques décennies plus tard, Carlos Pellegrini, autre grande figure de l’ordre conservateur de la fin du XIXᵉ siècle, dans une Argentine encore en construction mais déjà confrontée aux effets de sa croissance, proposait à son tour une recomposition territoriale, notamment autour du sud de la province et de la future puissance portuaire de Bahía Blanca, dans une logique d’équilibre et d’efficacité administrative.

Ces tentatives, restées inabouties, disent pourtant une même inquiétude, celle d’un territoire devenu trop vaste, trop disparate pour être gouverné d’un seul bloc. La proposition contemporaine s’inscrit dans cette filiation. Elle consisterait à créer plusieurs entités plus homogènes, capables de répondre aux réalités locales, de rétablir une représentation plus juste, de redonner à chaque territoire une forme de maîtrise de son destin.

Cinq provinces, peut-être. Ou trois, selon d’autres visions. Peu importe au fond le découpage exact. Ce qui importe, c’est reconnaître qu’un corps politique devenu trop vaste et trop hétérogène ne peut plus se gouverner efficacement. Accepter que l’unité formelle peut masquer une désagrégation réelle.

Ce débat, pourtant, reste étouffé. Il se heurte à une médiocrité politique faite de slogans creux et de refus obstinés de toute réforme structurelle. Le gouverneur Axel Kicillof lui-même balaie ces propositions d’un revers de main, comme si l’immobilisme constituait encore une politique.

Je ne peux m’empêcher, en quittant cette ville sous la pluie, d’y voir une image plus large, presque un avertissement.

Car l’Argentine ne se défait pas seulement par ses déséquilibres institutionnels. Elle se transforme en profondeur, sous l’effet d’un projet idéologique assumé, celui de la « Patria Grande », qui encourage, organise et légitime l’installation massive de populations venues des pays voisins, au détriment des équilibres démographiques qui avaient, jadis, fait sa cohérence et sa singularité européenne. Ce qui se joue ici n’est pas seulement social ou économique, c’est une altération progressive d’un peuple par lui-même, sous l’impulsion de ses propres élites.

Et ce que j’observe ici, avec une forme de tristesse lucide, trouve en Europe un écho troublant.

Là-bas, le mouvement prend d’autres formes, mais procède d’une même abdication. L’immigration incontrôlée, l’installation durable de populations culturellement étrangères, l’extension d’un islam de plus en plus visible et parfois conquérant, redessinent lentement le visage du continent. Là aussi, les élites parlent de diversité quand il s’agit de rupture, d’ouverture quand il s’agit de renoncement.

Dans les deux cas, le mécanisme est identique. Un pays cesse de se défendre, non par faiblesse immédiate, mais par refus de nommer ce qui le menace. Il tolère, puis organise, puis justifie ce qui le dissout.

Alors je regarde Buenos Aires une dernière fois, ses avenues lavées par la pluie, ses immeubles fatigués, ses lumières hésitantes. Et je comprends que les continents, malgré les océans, partagent désormais une même fatigue historique.

Les nations ne meurent pas toujours sous les coups qu’elles reçoivent.

Elles disparaissent plus sûrement encore lorsqu’elles cessent de vouloir durer.

Pourtant, tout n’est pas figé.

Car la défaite n’appartient qu’à ceux qui renoncent à se battre. En Europe, malgré les dénégations et les anathèmes, une réaction lente, diffuse, mais réelle, commence à se faire jour. Les peuples redécouvrent, parfois confusément, ce qu’ils sont et ce qu’ils risquent de perdre. Les mots d’identité, de continuité, de civilisation, que l’on croyait proscrits, reviennent dans le débat, comme des évidences longtemps étouffées.

Et ici même, en Argentine, sous la surface des discours officiels, une interrogation analogue s’esquisse. Celle de savoir si ce pays, né d’une matrice européenne assumée, peut indéfiniment se transformer sans se dénaturer. La question, jadis impensable, commence désormais à être posée à voix haute.

Alors je quitte cette rive avec une mélancolie lucide, mais sans résignation. Comme un homme qui sait que le combat sera long, incertain, mais qu’il n’est jamais perdu d’avance.

Car il est des peuples qui s’effacent.

Et d’autres qui, au bord même du déclin, choisissent encore de se redresser.

Balbino Katz

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

4 réponses à “Buenos Aires sous la pluie : la fin de l’illusion, le réveil des peuples”

  1. Melina dit :

    En Argentine comme en Europe…. »Par leur nombre croissant, les musulmans deviendront majoritaires, d’abord en Belgique et en France, puis en Europe avant la fin du XXI ème siècle, par la suite dans presque tous les pays du monde…. » d’après récit romantique époustouflant « les corps indécents ». Cet article le confirme bien. En Argentine comme en Europe, Il faudra s’adapter à cette évidence en changeant un peu nos bonnes vieilles habitudes.

  2. Philippe Cassard dit :

    Très étonné par cet article, on dirait que rien n’a changé malgré Milei et que rien ne changera.

  3. moreau dit :

    Très cher Balbino Katz, je ne me lasse jamais de vous lire, vos phrases me font l’effet d’une prise par la main très douce mais ferme pour nous amener dans vos pensées fines et tellement lucides , à la dernière phrase j’ai une étrange sensation d’être dans votre cerveau ou bien est ce le mien qui en est changé ou grandi ? Là votre description de l’Argentine, ce pays où j’ai souhaité vivre, je le vois et le comprends comme si j’y étais. S’il vous plait, n’arrêtez jamais d’écrire ici. Chris/

  4. Paco dit :

    Votre attachement à Buenos Aires est bien légitime, vu que c’est votre lieu de naissance. Merci en tout cas Tristan Mordrelle (Balbino pour les intimes) pour cet article.

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Sociétal

Fin de vie, euthanasie, « droit à mourir ». La dernière liberté d’une civilisation lasse

Découvrir l'article

Environnement, Patrimoine

La tranquille éternité du Maine : le réveil d’un peuple et de sa langue oubliée

Découvrir l'article

International

Déferlante migratoire Espagne : jusqu’à 3 millions de régularisations en vue, la police elle-même tire la sonnette d’alarme

Découvrir l'article

Football, Sport

Résilience argentine, maîtrise espagnole : la finale de la Coupe du monde 2026 est connue

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

Avant Argentine vs Angleterre. 1982 : la guerre des Malouines, matrice d’une rivalité qui dépasse le football

Découvrir l'article

Immigration, International

Le Télégramme, ou l’art de ne voir qu’un seul côté de la Manche

Découvrir l'article

Football, Sport

Mondial 2026. La femme de chambre, l’éboueur et le (futur) champion du monde de football : la loterie de l’assimilation et de la francité vue par la droite

Découvrir l'article

International

Le Financial Times acte la fin du mythe de l’immigration comme remède au vieillissement démographique

Découvrir l'article

International

Moygashel (Irlande du Nord) : le bûcher controversé allumé par anticipation, un homme inculpé pour incitation à la haine

Découvrir l'article

Environnement, International

Climatiseurs : la France livrée à la Chine, et personne pour rendre des comptes

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.