C’est probablement le final le plus invraisemblable que le cyclisme international ait offert depuis longtemps. La cinquième étape du Giro d’Italia 2026, disputée ce mercredi 13 mai entre Praia a Mare et Potenza (203 km, 4 100 mètres de dénivelé), restera dans les annales pour son scénario rocambolesque.
Le jeune Espagnol Igor Arrieta (UAE Team Emirates – XRG), 23 ans, a remporté l’étape au terme d’un duel aussi épique qu’invraisemblable avec le Portugais Afonso Eulalio (Bahrain-Victorious), qui s’empare néanmoins de la Maglia Rosa avec une avance considérable de 6 minutes 22 secondes sur le grand favori Jonas Vingegaard (Visma-Lease a Bike). En cinq étapes, le Giro 2026 en est déjà à son quatrième porteur du maillot rose — après Paul Magnier, Guillermo Thomas Silva, Giulio Ciccone et désormais Eulalio. Une instabilité au général qui ne fait que commencer.
Une journée dantesque sous des trombes d’eau
Tout est parti de la longue échappée du jour, formée dès les premiers kilomètres de course sous une pluie battante qui ne lâchera pas les coureurs de la journée. Une douzaine d’hommes se sont rapidement détachés du peloton, profitant des 4 100 mètres de dénivelé annoncés et de conditions climatiques exécrables pour saisir leur chance. Le groupe de tête comportait des coureurs de qualité : Igor Arrieta lui-même, le vainqueur d’étape de la veille Jhonatan Narváez (UAE Team Emirates – XRG), le déchu de la veille Guillermo Thomas Silva (XDS Astana) accompagné de son équipier Christian Scaroni, Afonso Eulalio, Gianmarco Garofoli (Soudal Quick-Step), Einer Rubio (Movistar), Ben Turner (Netcompany INEOS), Victor Campenaerts (Visma-Lease a Bike), Manuele Tarozzi (Bardiani-CSF), Lorenzo Milesi et Martin Tjøtta (Uno-X Mobility). Le Britannique Darren Rafferty (EF Education-EasyPost) les rejoindra peu après.
L’écart avec le peloton fluctuera longtemps autour des deux minutes, contrôlé d’abord par Amanuel Ghebreigzabhier (Lidl-Trek, équipier de Giulio Ciccone) puis par l’équipe Red Bull-BORA-Hansgrohe en approche du juge de paix de la journée. La pluie n’aura pourtant pas découragé les attaquants, mais elle finira par tempérer les ardeurs des favoris : aucun ténor du classement général ne tentera d’attaquer dans la Montagna Grande di Viggiano (6,6 km à 9,2 %), dernière difficulté répertoriée à 50 kilomètres de l’arrivée.
L’audace d’Arrieta, le contre d’Eulalio
C’est à 62 kilomètres de Potenza qu’Igor Arrieta a allumé la première mèche, attaquant en solitaire avant même d’aborder la grande ascension du jour. Le Basque de 23 ans, déjà finaliste de plusieurs courses prestigieuses mais encore en quête de son premier grand succès chez les professionnels, a parié sur ses qualités de grimpeur et sur sa capacité à résister sur la longueur. Dans son sillage, Afonso Eulalio, le Portugais de Bahrain-Victorious, est revenu progressivement à hauteur dans les pentes les plus dures, pointant un retard de seulement 1 minute 11 secondes sur Giulio Ciccone au général au moment où il rejoignait Arrieta à trois kilomètres du sommet.
Les deux hommes ont alors fait jonction et compris immédiatement qu’ils tenaient un coup magistral. Ensemble, ils ont creusé un écart considérable sur leurs anciens compagnons d’échappée et sur le peloton, qui a fini par renoncer à la chasse — Ciccone se retrouvant momentanément seul à tirer le peloton avec son équipier Derek Gee-West, avant de se résigner à céder son maillot rose. Le scénario semblait écrit : un duel ibérique pour l’étape, et un Portugais maillot rose virtuel après son arrivée à Potenza.
Une descente sous l’eau, deux chutes et une erreur d’aiguillage
C’est précisément à ce moment-là que la descente de 20 kilomètres vers Potenza, sinueuse et trempée par les averses ininterrompues, est devenue le théâtre d’un scénario hollywoodien. À 14 kilomètres de l’arrivée, première coup de théâtre : Igor Arrieta perd l’adhérence dans un virage et chute brutalement sur le bitume mouillé. Eulalio, sans encombre, file seul vers une victoire qui semble désormais inéluctable. Le Portugais a tout en main : la victoire d’étape qui aurait été la première de sa carrière professionnelle, et le maillot rose en prime.
Mais à 7 kilomètres de la ligne d’arrivée, deuxième coup de théâtre : c’est au tour d’Eulalio de glisser sur la chaussée trempée. Le Portugais doit changer de vélo en catastrophe. Pendant ce temps, Arrieta — qui aurait dû abandonner toute ambition après sa propre chute quelques minutes plus tôt — refait son retard et revient coller aux basques du Portugais. Un partout, balle au centre.
Mais le scénario n’a pas fini de surprendre. À deux kilomètres seulement de la ligne d’arrivée, sur un changement banal de voie, Arrieta vire à gauche pour éviter une bouche d’égout… alors qu’il fallait tourner à droite. Erreur de parcours. L’Espagnol perd plusieurs longueurs et semble définitivement condamné. Eulalio, désormais seul en tête, peut savourer une victoire à laquelle il aspirait depuis le matin.
Le sprint le plus improbable de la saison
Et pourtant, Igor Arrieta n’a pas baissé les bras. Trouvant on ne sait quelle réserve d’énergie dans des jambes pourtant à bout de forces, l’Espagnol revient comme un boulet de canon dans les 500 derniers mètres. Sous la flamme rouge, Eulalio sent son adversaire arriver — mais il ne peut plus rien faire. Dans les cent derniers mètres, Arrieta passe le Portugais et lève les bras pour la première fois de sa carrière sur un Grand Tour. Eulalio, épuisé et trompé par ce final invraisemblable, doit se contenter de la deuxième place. Guillermo Thomas Silva, troisième sur la ligne, monte sur le podium d’étape — modeste consolation au lendemain de sa perte de la Maglia Rosa.
« Quand j’ai chuté, je n’ai pas pensé que tout était perdu, je voulais tenter ma chance jusqu’au bout », a déclaré Igor Arrieta à l’arrivée, encore sous le choc. « J’étais complètement à bout de forces dans les derniers kilomètres, mais je savais qu’Eulalio était dans la même situation. Nous méritions tous les deux la victoire, mais c’est finalement moi qui l’ai remportée. » Côté Portugais, Afonso Eulalio se console néanmoins très largement : il devient le quatrième porteur de la Maglia Rosa en cinq étapes, avec une avance considérable de 2 minutes 51 secondes sur son nouveau dauphin… Arrieta lui-même.
Un nouveau leader inattendu pour le général
Le bouleversement du classement général est considérable. Afonso Eulalio, équipier théoriquement désigné de Santiago Buitrago chez Bahrain-Victorious, se retrouve leader du Giro par la force des choses. À 24 ans, le Portugais portera un maillot de leader pour la toute première fois de sa carrière professionnelle. Sa large avance — près de 6 minutes 22 secondes sur Jonas Vingegaard, grand favori de l’épreuve — devrait lui permettre de conserver la tunique rose au moins jusqu’à la sixième étape de jeudi vers Naples, voire au-delà.
L’équipe Bahrain-Victorious se retrouve devant un dilemme stratégique qu’aucun directeur sportif n’aurait osé imaginer une semaine plus tôt. Faut-il désormais courir pour Eulalio, leader inattendu, ou maintenir Santiago Buitrago dans son rôle de patron désigné ? La réponse viendra probablement vendredi 15 mai avec l’arrivée au sommet du redoutable Blockhaus (13,6 km à 8,4 % de moyenne), première véritable arrivée en altitude de ce Giro 2026, qui décantera les ambitions au général.
Étape 6 : direction Naples pour un nouveau sprint
Avant cela, la 6e étape de ce jeudi 14 mai — jour férié de l’Ascension en France — emmènera les coureurs sur 165 kilomètres entre Potenza et Naples. Une étape sans difficulté répertoriée à l’exception de la modeste Cava de’ Tirreni (6,1 km à 3,1 %) située à 100 kilomètres de l’arrivée, et qui ne devrait perturber personne. Tout indique que les sprinteurs encore en course devraient se disputer le bouquet sur les fameux pavés napolitains des derniers hectomètres.
Le profil du final est particulièrement original : après une rocade rapide en faux plat descendant, l’arrivée s’effectuera sur la via Alessandro Volta, avec les 700 derniers mètres entièrement pavés et les 400 derniers mètres en faux plat montant à 5,8 %. Un terrain idéal pour les sprinteurs polyvalents et solides techniquement, capables de tenir leur trajectoire sur le pavé glissant que la pluie devrait encore copieusement arroser.
Les favoris de l’étape 6 : Magnier, Milan ou Andresen ?
Le porteur du Maglia Ciclamino, le Français Paul Magnier (Soudal Quick-Step), reste l’un des grands favoris pour l’étape, fort de ses succès dans les sprints précédents. Mais le profil du final, exigeant techniquement, ne joue pas forcément en sa faveur. L’Italien Jonathan Milan (Lidl-Trek), encore sans victoire sur ce Giro malgré son statut, doit absolument réagir avant que la course ne quitte les terrains favorables aux sprinteurs purs. La question demeure : Milan, sprinteur de puissance pure, parviendra-t-il à dompter les pavés humides de Naples ?
Le Danois Tobias Lund Andresen (Decathlon CMA CGM) apparaît également comme un candidat très sérieux à la victoire : son explosivité sur les sprints ascendants et sa solidité dans la pluie en font un client idéal pour ce type de final. Plus en retrait dans les pronostics mais à surveiller : le Britannique Ben Turner (Netcompany INEOS), en grande forme depuis le départ, ainsi que l’Estonien Madis Mihkels (EF Education-EasyPost), régulier mais rarement vainqueur. Le Néo-Zélandais Corbin Strong et l’Australien Ethan Vernon complètent une liste de prétendants bien fournie.
Vu les conditions météorologiques exécrables annoncées et la nervosité d’un peloton encore traumatisé par les multiples chutes des premiers jours, une attaque de dernière minute n’est pas non plus à exclure. Le Belge Alec Segaert (Bahrain-Victorious) pourrait tenter de surprendre le peloton dans le final, comme le Portugais Eulalio l’a fait ce mercredi à Potenza.
Quoi qu’il en soit, le Giro d’Italia 2026 confirme étape après étape qu’il offre un spectacle de très haute volée. À jeudi, Naples, et pour les amateurs de pavé humide, de sprints chaotiques et de scénarios imprévisibles, l’Ascension promet d’être épique.
Photo : Giro d’Italia
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Une réponse à “Cyclisme : Igor Arrieta s’impose à Potenza dans un final dantesque, Afonso Eulalio prend la Maglia Rosa”
Article à réactualiser : Santiago Buitrago a abandonné ( suite à la grosse chute en Roumanie) .Eulalio devient le seul leader