France agricole : la concentration foncière atteint des sommets, la Bretagne particulièrement frappée

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Le projet de loi d’urgence agricole, qui doit être examiné en séance plénière à l’Assemblée nationale à partir du 18 mai 2026, place la balance commerciale au cœur de son diagnostic : la France serait en passe de perdre son rang de puissance exportatrice agroalimentaire, et le texte vise à inverser cette tendance. L’objectif est légitime — l’excédent agroalimentaire français a effectivement atteint en 2025 son plus bas niveau depuis la fin des années 1970 — mais il occulte une réalité bien plus grave et infiniment moins évoquée par les responsables politiques nationaux : l’effondrement quantitatif du tissu agricole français. En trois ans seulement, près de 40 000 exploitations agricoles ont disparu sur l’ensemble du territoire métropolitain.

La Bretagne, autrefois vitrine vivante de la diversité paysanne, est l’une des régions les plus durement frappées : selon les recensements agricoles successifs, environ trois quarts de ses fermes ont disparu depuis 1988. Un séisme silencieux dont les conséquences engagent durablement la souveraineté alimentaire, l’aménagement du territoire et la vitalité des campagnes bretonnes.

Un mouvement structurel qui s’accélère

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Les données publiées par le ministère français de l’Agriculture dans le cadre de son enquête triennale sur la structure des exploitations agricoles sont sans appel : les petites et moyennes fermes disparaissent à un rythme inédit, absorbées dans la plupart des cas par des exploitations plus grandes. Au global, 90 % des départements français ont perdu plus de la moitié de leurs fermes entre 1988 et 2020. Aujourd’hui, 10 % des exploitations contrôlent près d’un tiers des surfaces agricoles françaises. La concentration foncière atteint des niveaux qui n’ont plus rien à voir avec le modèle paysan traditionnel hérité de l’après-guerre.

Le rythme actuel est édifiant : environ 200 fermes disparaissent chaque semaine en France. Si rien ne change, l’évolution démographique du monde agricole va précipiter le phénomène. D’ici à 2030, un quart des agriculteurs français actuellement en activité partiront à la retraite. Faute d’installations suffisantes pour les remplacer — à peine plus d’une personne sur deux souhaitant s’installer en agriculture parvient à accéder à des terres chaque année — la disparition pure et simple de milliers d’exploitations supplémentaires est mécaniquement programmée.

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La Bretagne, laboratoire de la concentration

Dans cet effondrement national, la Bretagne occupe une place particulière. Région historiquement caractérisée par un maillage dense de petites et moyennes exploitations familiales, vivrières et diversifiées, la péninsule armoricaine a été l’un des terrains privilégiés du remembrement et de l’industrialisation agricole des années 1960-1980. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 1988 et 2020, près de trois quarts des fermes bretonnes ont disparu. Le bocage a reculé, les haies ont été arrachées, les parcelles se sont agrandies, les exploitations diversifiées (polyculture-élevage) ont cédé la place à une spécialisation massive — porcs, volailles et lait industriels en Centre-Bretagne et dans le Finistère, grandes cultures dans le bassin de Rennes, légumes industriels dans le Léon.

Cette transformation s’est accompagnée d’une dépendance toujours plus forte aux intrants chimiques (engrais, pesticides), à la mécanisation lourde et aux marchés à l’exportation. La Bretagne agricole d’aujourd’hui produit considérablement, mais elle nourrit assez peu directement les Bretons : une part majoritaire de la production part en transformation industrielle, dans les abattoirs, les laiteries et les usines agroalimentaires, avant d’être commercialisée en France, en Europe ou hors d’Europe. Et l’image d’Épinal de la petite ferme bretonne familiale — qu’on aime à évoquer dans les guides touristiques et les campagnes publicitaires régionales — n’est plus, pour l’essentiel, qu’un héritage symbolique.

Une balance commerciale qui ne dit pas tout

Le projet de loi d’urgence agricole se concentre sur la balance commerciale agroalimentaire. C’est, sur le plan strictement comptable, un indicateur lisible : la France exporte-t-elle plus qu’elle n’importe, ou inversement ? Mais cet indicateur masque plusieurs réalités structurelles. D’abord, plus la France exporte, plus elle importe en parallèle : la spécialisation agricole impose en effet d’aller chercher ailleurs ce qu’on ne produit plus chez soi. Ainsi, la France exporte massivement du blé tendre, de la viande de volaille, du lait industriel et du vin, mais importe désormais une part croissante de ses fruits, légumes frais, viande bovine et porcine de qualité.

Ensuite, la balance commerciale ne dit rien des revenus réels des agriculteurs, ni de la répartition de la valeur ajoutée. Sur 100 euros dépensés par un ménage français pour son alimentation, les agriculteurs ne perçoivent en moyenne que 6,80 euros. Le reste est capté par les industries de transformation, la logistique et la grande distribution. Un agriculteur sur cinq vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté en France, et le taux de suicide dans la profession reste l’un des plus élevés de toutes les catégories socioprofessionnelles.

Enfin, la balance commerciale ignore les externalités négatives du système actuel : pollutions des eaux par les nitrates et pesticides (particulièrement aiguës en Bretagne, comme en témoignent les épisodes récurrents d’algues vertes sur le littoral), effondrement de la biodiversité, érosion des sols, dépendance énergétique aux intrants importés, fragilité face aux aléas climatiques.

La PAC européenne, accélérateur de la concentration

Le mécanisme d’attribution de la Politique agricole commune (PAC), distribuée principalement à l’hectare, constitue de fait un puissant accélérateur de la concentration foncière. Plus une exploitation est vaste, plus elle perçoit d’aides ; plus elle perçoit d’aides, plus elle peut acheter de nouvelles terres et absorber ses voisins. Censées soutenir les petits agriculteurs dans les années 1960, ces aides bénéficient aujourd’hui mécaniquement aux structures industrielles les plus grandes. Le résultat est paradoxal : des aides publiques européennes financent, de facto, la disparition du modèle paysan diversifié que les électeurs européens, les sondages et les institutions prétendent vouloir préserver.

À cette dérive s’ajoute le développement de montages juridiques permettant de contourner le marché foncier classique : démembrements, sociétés agricoles complexes, baux emphytéotiques (de très longue durée), prises de participation de groupes financiers ou industriels dans des structures agricoles. Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER), théoriquement chargées de réguler le marché foncier agricole, voient leurs moyens d’intervention réduits face à l’ingéniosité de ces montages. Plusieurs travaux parlementaires récents ont alerté sur cette « financiarisation » progressive du foncier agricole français.

Le piège du « local industriel »

Une autre dimension du problème, particulièrement marquée en Bretagne, mérite d’être soulignée : le développement de ce qu’on pourrait appeler le « local industriel ». Face à la demande croissante des consommateurs pour des produits locaux et de qualité, l’agro-industrie a su s’adapter — sans transformer son modèle productif. Le cas du dispositif « Breizh Alim », piloté par la Chambre régionale d’agriculture de Bretagne, est emblématique. Sous prétexte de favoriser l’approvisionnement local des cantines des lycées bretons, ce dispositif a largement écarté les produits bio et paysans au profit de viande de porc, lait et œufs « produits en Bretagne » mais issus d’élevages industriels intensifs, parfois critiqués pour leurs conditions sanitaires et environnementales.

Comme le résume amèrement un agriculteur biologique breton cité par l’association Terre de Liens, « on s’est retrouvé écarté du projet d’approvisionnement des lycées avec le conseil régional, mais aussi sur plein d’autres collectivités qu’on accompagnait depuis longtemps. On se retrouve en concurrence avec le local qui ne remet pas du tout en question les systèmes agricoles bretons ». Le terme « local » devient ainsi un argument marketing au service d’un modèle productiviste, plutôt qu’un véritable engagement en faveur d’une agriculture diversifiée, paysanne et nourricière.

Quels leviers concrets pour inverser la tendance ?

Plusieurs leviers techniques existent pour freiner la dynamique. Le mouvement Terre de Liens, qui acquiert depuis 2003 des fermes pour y installer des paysans engagés en agriculture biologique et paysanne (plus de 440 fermes acquises, environ 900 agriculteurs installés, 13 000 hectares préservés), a formalisé plusieurs propositions discutées dans le cadre du débat parlementaire actuel. Au-delà de cette association — dont l’orientation politique et idéologique mérite d’être appréciée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire engagée à gauche et clairement écologiste —, plusieurs des leviers évoqués font consensus bien au-delà de son cercle propre.

Le renforcement de la transparence foncière (création d’un registre national des exploitations et d’observatoires publics des transactions), l’extension des pouvoirs de préemption et d’intervention des SAFER, l’encadrement strict des baux emphytéotiques de très longue durée, et la régulation administrative des grandes opérations foncières font partie des pistes mentionnées dans plusieurs rapports parlementaires récents. Reste à savoir si les arbitrages politiques, traditionnellement favorables aux grands acteurs industriels et coopératifs (notamment dans les régions à forte concentration agro-industrielle comme la Bretagne), permettront leur adoption effective.

Une question civilisationnelle pour la Bretagne

Au-delà des querelles techniques, la question posée est de nature profondément civilisationnelle. La Bretagne agricole d’aujourd’hui ressemble-t-elle encore à ce qu’elle souhaite être ? Le modèle d’élevage industriel hors-sol, dépendant de tourteaux de soja importés, de pesticides et d’antibiotiques, exportant via les ports de Brest et Saint-Malo des volailles découpées vers le golfe Persique, est-il vraiment l’horizon que les Bretons souhaitent transmettre à leurs enfants ? La disparition de trois fermes sur quatre depuis 1988 n’est pas seulement une statistique : c’est l’effondrement d’un tissu humain, social, culturel et linguistique qui faisait l’identité même de la péninsule armoricaine.

Le projet de loi d’urgence agricole examiné à partir du 18 mai à l’Assemblée nationale offre une occasion politique d’aborder ces questions de fond. Reste à savoir si les parlementaires français — et notamment les députés bretons — sauront s’élever au-delà du seul indicateur de la balance commerciale pour s’interroger sur la nature même de l’agriculture qu’ils souhaitent transmettre. À défaut, le rythme actuel de 200 fermes disparues par semaine se poursuivra mécaniquement, et la Bretagne paysanne, déjà passablement amputée, continuera de s’effacer dans l’indifférence générale des médias parisiens.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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2 réponses à “France agricole : la concentration foncière atteint des sommets, la Bretagne particulièrement frappée”

  1. Durandal dit :

    Bonjour,

    Le lien entre déficit commercial et agrandissement des structures est directement à mettre en parallèle. L’une entraîne l’autre, mais entraîne aussi la pauvreté des agriculteurs. Cela peut sembler contre intuitif, mais plus les exploitations sont grandes, plus le revenu des agriculteurs diminue jusqu’à les faire disparaître. Ils produisent énormément et ne gagne plus rien. Mais comme personne ne veut voir plus loin que le bout de son nez…

    Cdt.

    M.D

  2. RAYMOND NEVEU dit :

    Exact le texte de la Rédaction et j’ajoute que dans le Cher et la Vienne des sociétés agricoles dirigées par des Français achètent le terres vacantes mais derrière les capitaux sont chinetoques. Pour les revenus apprenez à lire un BILAN agricole et que l’exploitant cesse de se faire embobiner par le Crédit Agricole. A quoi sert une CUMA? Alors répondez! Bon eh bien instruisez-vous avant de pleurnicher!

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