Giro 2026 : Vingegaard, déjà patron – la chasse aux points UCI tue le Giro avant même la deuxième semaine

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Jonas Vingegaard a signé samedi 17 mai sa 50e victoire professionnelle au sommet du Corno alle Scale, lors de la neuvième étape du Giro d’Italie 2026. C’était également son deuxième succès d’étape depuis le départ de cette édition. Le Danois de la formation Visma | Lease a Bike s’est imposé d’un coup d’accélérateur sec, à 800 mètres de la ligne, après avoir laissé l’Autrichien Felix Gall (Decathlon CMA CGM) mener l’offensive dans le dernier kilomètre. Davide Piganzoli, dernier équipier du Danois encore présent dans la roue de son leader, a complété le podium du jour à 34 secondes. Au classement général, le Portugais Afonso Eulalio (Bahrain Victorious) conserve la Maglia Rosa, avec 2’24 » d’avance sur Vingegaard et 2’59 » sur Gall.

Sur le papier, tout va bien. Une étape disputée, un final spectaculaire au sommet, un grand champion qui s’impose sur les pentes raides d’un Apennin transformé en juge de paix. Dans les faits, l’observateur attentif sort de cette neuvième étape avec un malaise — celui d’une course où, à mi-parcours, presque plus personne n’a manifestement envie d’aller chercher la victoire finale, et à peine une étape (hormis Ciccone, qui a tenté, qui a perdu, mais qui a été cohérent avec son envie de gagner).

Une course pilotée plus qu’elle n’est disputée

L’aveu est venu du vainqueur lui-même. Vingegaard a expliqué, après l’arrivée, que son équipe n’avait pas roulé pour la victoire d’étape : c’est Decathlon CMA CGM qui avait pris le contrôle de la course, et le Danois s’est contenté de répondre à l’attaque adverse. Difficile, pour un favori de cette envergure, de formuler plus poliment ce que tout le monde a constaté : Visma n’avait même pas besoin de chercher à gagner. Ses adversaires lui ont apporté la victoire sur un plateau.

Sur le terrain, la séquence en dit long. Felix Gall, conscient que son équipe disposait d’une journée de repos le lendemain puis d’un contre-la-montre où chacun roulerait pour soi, a fait travailler ses coéquipiers toute la journée pour ramener une échappée à huit puis à dix coureurs. Giulio Ciccone (Lidl-Trek), seul à oser un baroud à mi-étape, a vu son aventure se terminer dans les 1 600 derniers mètres, repris par les deux hommes forts du moment. Pour le reste du peloton, l’objectif n’était pas de gagner. Il était de limiter la casse, de protéger une place dans les vingt premiers, ou de surveiller un coéquipier susceptible de récupérer quelques points UCI au sommet.

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Giulio Pellizzari, présenté avant le départ comme l’un des espoirs italiens de cette édition, a concédé 1’28 ». Son équipier Jai Hindley, ancien vainqueur du Giro, n’a pas paru en mesure de peser sur la course. Quant aux autres équipes prétendument ambitieuses sur le général — Movistar, UAE Team Emirates, Soudal Quick-Step, Bora-Hansgrohe —, elles ont navigué à vue, sans stratégie offensive lisible, attendant manifestement que la course se décide ailleurs et plus tard.

Le poison des points UCI

Le mal n’est pas nouveau, mais il atteint sur ce Giro 2026 une intensité particulière. Le système actuel de classement UCI par équipes — qui détermine, par le biais d’un total de points accumulés sur trois ans, le maintien dans la catégorie WorldTour — a profondément modifié la psychologie des directeurs sportifs. Pour une formation classée entre la quinzième et la vingtième place du classement UCI, la priorité absolue n’est plus de gagner une étape ou un classement final, mais d’aller chercher chaque jour les places rémunératrices en points : quatrième, sixième, huitième, douzième.

Le résultat est un cyclisme défensif, calculateur, où la prise de risque devient un luxe que seules deux ou trois équipes peuvent encore se permettre. Pour les autres, lancer un baroud, c’est risquer de finir 25e au lieu de 9e, c’est-à-dire perdre des points qui pèseront dans la lutte pour la survie en première division. La rationalité économique conduit ainsi à un appauvrissement spectaculaire de la course — moins d’attaques de loin, moins de surprises, moins de coups d’éclat, moins de panache.

Le contraste avec la grammaire historique du Giro est saisissant. La course rose s’est construite, depuis plus d’un siècle, sur l’audace de coureurs prêts à tout perdre pour tout gagner, sur des étapes décidées à 80 kilomètres de l’arrivée, sur des stratégies d’équipes prêtes à se brûler les ailes pour décrocher un succès prestigieux. Ce Giro-là, dans les années 1970, 1980, voire encore dans les années 2000, ressemblait à un théâtre méditerranéen où le brio individuel comptait davantage que la gestion comptable. Les Pantani, les Chiappucci, les Simoni, les Cunego se moquaient bien des points UCI. Ils voulaient le Trofeo Senza Fine, et le reste leur paraissait secondaire.

Le cyclisme à deux vitesses, désormais assumé

Il existe aujourd’hui, dans le peloton, deux mondes qui ne se rencontrent presque plus. D’un côté, les « ogres » : trois ou quatre formations — Visma, UAE, Soudal Quick-Step, dans une moindre mesure Lidl-Trek et Ineos Grenadiers — qui disposent des moyens financiers, pharmaceutiques, nutritifs, des effectifs et des stars nécessaires pour viser les victoires finales sur les trois Grands Tours et les Monuments. De l’autre, le reste du peloton : équipes de continent moyen, équipes nationales en sursis, structures soumises à la pression des sponsors et à la course aux points. Pour les premières, le calendrier se découpe en objectifs prestigieux à conquérir. Pour les secondes, il se compte en lignes Excel et en bilans comptables trimestriels.

Cette polarisation n’est pas un fantasme journalistique : elle est désormais visible dans la manière dont les courses se construisent. Une étape comme celle du Corno alle Scale, où trois noms seulement (Vingegaard, Gall, Ciccone) sont sortis du peloton pour tenter quelque chose, en est l’illustration brutale. Tous les autres ont couru pour limiter, pas pour gagner. Et le système les y encourage activement.

Que reste-t-il de l’esprit du Giro ?

Le Giro 2026 n’est pas encore terminé. Le contre-la-montre de Massa à Viareggio, programmé demain mardi 19 mai sur 42 kilomètres, peut encore bouleverser une hiérarchie qui paraît aujourd’hui figée. Afonso Eulalio, en Maglia Rosa, possède une marge confortable mais devra défendre son maillot face à des spécialistes redoutables. Felix Gall a confirmé sa montée en puissance et apparaît comme le seul rival crédible de Vingegaard pour les deux semaines à venir. La deuxième et la troisième semaine, avec leurs arrivées en altitude, devraient théoriquement offrir des renversements.

Mais l’impression d’ensemble, à mi-course, est celle d’un Giro pris au piège d’une logique qui le dépasse. Une logique mondiale, structurelle, qui pousse les équipes à la prudence et qui prive le public — celui-là même qui se masse encore par milliers dans les cols italiens, avec ses drapeaux et sa ferveur — du spectacle pour lequel il est venu. La 109e édition de la Corsa Rosa trouvera peut-être encore quelques étapes pour redresser cette impression. Mais elle confirme, étape après étape, une mutation profonde : le cyclisme professionnel se dirige vers un modèle où l’audace devient l’exception et le calcul devient la règle. L’inverse exact de ce qu’il a été pendant un siècle, et de ce qui faisait sa grandeur populaire.

À ceux qui aiment encore cette discipline pour ses élans irrationnels, ses échappées suicidaires, ses retournements imprévus et ses victoires arrachées de loin, il ne reste qu’à espérer que la troisième semaine du Giro, ou les prochains rendez-vous de la saison, ramènent un peu de chaos dans un sport en passe d’être étouffé par sa propre comptabilité.

YV

Photo : Giro d’Italia

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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