Cauchon ou L’homme qui tua Jeanne d’Arc (bande dessinée).

Publicité

Au début de ce superbe album, Pierre Cauchon est déterminé à prouver que Jeanne d’Arc est hérétique. Mais si, rongé par le doute à mesure que le procès avance, il avait en réalité tenté de sauver Jeanne ?

Mai 1430. La France et l’Angleterre continuent de se livrer la guerre. Depuis peu, sous l’égide de Jeanne d’Arc, l’armée française remporte des victoires et Charles VII a été couronné. Alors qu’il est occupé à saigner et découper un cochon, l’évêque Pierre Cauchon, au service des Anglais, apprend la capture de Jeanne, près de Compiègne. Aussitôt informé, il se rend chez le comte de Warwick, représentant du roi d’Angleterre, pour proposer de la juger de façon juridiquement et politiquement indiscutable. En effet, l’évêque pense que si Jeanne est tuée, elle deviendra une martyre ; alors que si elle est jugée hérétique, Charles VII perdra sa légitimité de Roi de France. Ce procès doit même déterminer de quel côté Dieu se trouve : si Jeanne a entendu des voix, il soutient la cause française. Jeanne est ainsi achetée à son geôlier, Jean de Luxembourg, et menée à Rouen pour son procès.

Publicité

Entouré de religieux et d’experts, Cauchon entame le procès du siècle, pour hérésie. Il est sans cesse à l’écoute de sa sœur Louise, une femme très avisée qui lui prodigue de nombreux conseils sur sa stratégie. Jeanne doit subir de nombreuses offenses : test de virginité, confiscation de croix en collier, chaîne comme pour un animal dangereux. Mais sans avocat pour la défendre, la jeune femme qui prétend être l’envoyée de Dieu répond à toutes les questions avec une grande force morale. Le procès tourne alors à l’affrontement entre deux personnalités que tout oppose : un homme d’Église manipulateur, aidé par 70 personnalités qualifiées pour mener l’accusation, fait face à une femme n’ayant que son idéal comme arme. Et Cauchon se lasse, jusqu’à rendre visite à Jeanne, dans des entretiens privés. Alors que le comte de Warwick fait pression sur Cauchon pour qu’il brûle « la sorcière », l’évêque va au contraire essayer de la sauver. L’honnête, la foi et la ténacité de Jeanne font ressurgir chez Cauchon une valeur qu’il avait profondément enfouie : l’idéalisme. Mais en remettant des vêtements d’homme, elle devient « relaps » : alors qu’elle avait renoncé à l’hérésie, elle y retourne…

Le scénariste Xavier Dorison, né à Paris en 1972, est diplômé d’une école de commerce (l’ESLSCA). Pendant ses études de commerce, il réalise le festival BD des grandes Ecoles. Puis il travaille à la Banque Barclays Corp. En 1997, il scénarise Le Troisième Testament, avec le dessinateur Alex Alice et connaît le succès. Ceci lui permet d’enchaîner Sanctuaire (en 2001) avec Christophe Bec, Long John Silver (en 2007) avec Mathieu Lauffray, W.E.S.T. (en 2003) avec Christian Rossi, Undertaker (en 2007) avec Ralph Meyer, Le Château des animaux (inspirée de La Ferme des animaux de George Orwell) avec Félix Delep en 2019, et même Goldorak en 2021. Après avoir réalisé la bande dessinée 1629 ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta, chroniquée sur breizh-info (https://www.breizh-info.com/2025/01/19/242811/1629-la-meilleure-bande-dessinee-historique-de-lannee-2024/), puis Les gorilles du général (https://www.breizh-info.com/2025/06/15/247870/les-gorilles-du-general-de-gaulle-bande-dessinee/), il nous offre un nouvel album passionnant.

Il a bâti ce scenario avec Louis-David Delahaye. Pourquoi Jeanne d’Arc ? Même s’il est athée, Xavier Dorison reconnaît que « ce qui m’a fasciné est que j’ai découvert une jeune femme d’une grande intelligence et d’une résilience absolument incroyable, parce qu’elle résiste à ce procès qui est très dur, elle résiste à des blessures, à des chocs qu’elle a eus juste avant. La résilience et l’intelligence de cette femme, c’est incroyable. Il faut quand même imaginer que c’est une femme qui sait à peine lire et écrire… Et elle a face à elle 70 théologiens qui constituent l’élite intellectuelle de l’époque. Et ces 70 personnages brillants n’arrivent pas à la coincer. Ça, c’est hallucinant. D’ailleurs, on voit dans l’album les pièges qu’ils lui tendent, notamment quand ils lui demandent si elle est dans la Grâce de Dieu, par exemple. C’était vraiment un piège » (ZOO Le Mag N°109 Mars-Avril 2026). Effectivement, sa réponse restée célèbre est merveilleuse : « Si je n’y suis pas, qu’il m’y mette. Si j’y suis, qu’il m’y garde ». Les scénaristes ont l’intelligence de traiter les doutes de Jeanne – le silence de ses voix, l’abandon par Charles VII, l’abjuration – avec une sobriété qui les rend d’autant plus poignants.

Dans cet album, la plupart des réponses de Jeanne sont tirées des minutes authentiques du procès : les questions théologiques sur la langue des voix, l’habillement des saints… Mais les auteurs modifient parfois le moment ou le lieu où elles ont été prononcées. Xavier Dorison explique que la construction d’un scenario nécessite souvent de s’écarter de l’Histoire : « Il y a quelques points où on a été un peu « obligés » de tricher… On a imaginé un certain nombre de rencontres privées entre Jeanne et Cauchon, dont on ne sait pas si elles ont eu lieu… Typiquement, par exemple, la scène où Cauchon, parce qu’il veut que Jeanne avoue et ne soit pas brûlée, décide de l’emmener prendre l’air pour qu’elle reprenne goût à la vie, c’est une scène complètement inventée. Après, on s’est surtout infiltré dans les trous de l’histoire. Par exemple, on ne sait pas ce qu’il s’est passé la dernière nuit avant que Jeanne soit condamnée. Et c’est très important ce qui se passe dans cette nuit-là, puisque Jeanne décide de remettre des vêtements d’homme ». (ZOO Le Mag N°109 Mars-Avril 2026).

Mais comme son titre l’annonce, cet album met en lumière Pierre Cauchon. Pour marquer l’importance de celui-ci, les auteurs ont choisi de différer l’apparition de Jeanne à la 45ème planche. Le personnage de Cauchon résulte pour beaucoup des travaux des historiens François Neveux et Jean Favier. Au début du récit, Pierre Cauchon animé d’une ambition dévorante entrevoit une occasion unique de se couvrir de gloire : diriger le procès du siècle, celui de Jeanne d’Arc. Xavier Dorison considère que « le procès de Jeanne d’Arc est le plus grand procès de tout le Moyen-Âge. C’est le premier procès stalinien de l’Histoire, parce que c’est évidemment un procès politique » (ZOO Le Mag N°109 Mars-Avril 2026). Soucieux de mener un procès irréprochable, Cauchon multiplie les questions déroutantes dans l’espoir de déstabiliser l’accusée. Mais face à lui se dresse une jeune femme dotée d’une foi inébranlable, qui va lui faire redécouvrir la droiture morale. La réplique finale qu’elle lance à Cauchon — « Évêque, aujourd’hui je meurs par vous… Et par vous… à tout jamais… je vivrai » clôt magnifiquement, à la fin de cet album, leurs joutes verbales.

Joël Parnotte, né en 1973, a suivi l’enseignement de l’Ecole des beaux-arts de Versailles puis le cursus bande dessinée des Beaux-Arts d’Angoulême. Il a signé Hong Kong Triad aux éditions Le Téméraire, puis Les Aquanautes chez Soleil (5 titres au total). Chez le même éditeur, il réalise Un Pas vers les Étoiles. Balac (Yann) scénarise pour lui La Saga des Porphyre. Puis, avec pour scénariste Xavier Dorison, il dessine Le Maître d’armes en 2015, Aristophania entre 2019 et 2022, et aujourd’hui Cauchon ou L’homme qui tua Jeanne d’Arc. Cet album lui a demandé trois ans et demi de travail.

Dans un découpage audacieux, on admire son dessin réaliste et plein de finesse, notamment ses gros plans sur des visages expressifs : le regard interrogateur de Cauchon et la détermination de Jeanne. Le dessinateur prend également le soin d’intégrer des détails, comme les vitraux et les tapisseries.

Pour camper Cauchon, recherchant un personnage qui doit avoir l’air puissant et malin, il s’inspire d’Eric Dupont-Moretti, ancien ministre de la justice (Casemate, avril 2026, p. 56). Il présente Jeanne comme une femme musclée, en imaginant le physique d’une bergère de l’époque qui aurait fait une campagne militaire.

On regrette seulement que dans cet album la nature entourant Rouen, faite de collines, ne soit que pure invention…

La couleur directe, à l’aquarelle, est superbe. La palette, dominée par des ocres, des bruns et des gris, renforce le sentiment d’oppression.

La présentation formelle de cet album, en grand format, avec une couverture cartonnée magnifique aux enluminures de livre ancien, en fait un objet de collection. Sa division en chapitres, chacun présenté avec intertitres en ancien français, permet d’avoir des temps d’arrêt dans la lecture.

En fin d’album, un dossier d’une dizaine de pages, rédigé par David Glomot, agrégé et docteur en histoire médiévale, révèle ce qui est authentique et ce qui est imaginé par les scénaristes, avec pour illustration des croquis de recherche de Parnotte et des pages du story board. Il a accompagné le projet dès son origine pour éviter les anachronismes.

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc, 176 pages, 35 euros. Editions Dargaud.

Kristol Séhec.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Les commentaires sont fermés.

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Culture, Culture & Patrimoine, Histoire

Les derniers jours de Mussolini en bande dessinée

Découvrir l'article

A La Une, International

Eva Vlaardingerbroek : « Le Grand Remplacement n’est plus une théorie, c’est une réalité » [Interview]

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine

Le choc des tyrans, la bande dessinée qui révèle les points communs entre Hitler et Staline.

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine, Histoire

Cheyenne, la nouvelle bande dessinée de Patrick Prugne sur les tribus indiennes

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine

Le Horla, nouveau chef d’œuvre des frères Brizzi (bande dessinée).

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine

Tourner la page, l’album de Zep qui révèle la face cachée de l’édition littéraire.

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine, Histoire, Patrimoine

Reims : achu gant ar « fêtes johanniques », setu an « épopée légendaire »

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

Popieluszko, la bande dessinée sur le prêtre polonais qui résista au communisme

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine, Histoire

Le trône d’argile, fin de la célèbre bande dessinée sur la guerre de Cent ans

Découvrir l'article

Culture, Evenements à venir en Bretagne, Landerneau, MORLAIX

Le château de Kerjean lance son festival de BD historique [Vidéo]

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.