Royaume-Uni : un million de jeunes sans emploi ni formation, le spectre d’une « génération perdue »

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Le Royaume-Uni est confronté à une crise majeure de sa jeunesse. Selon les chiffres publiés ce jeudi 28 mai 2026 par l’Office national des statistiques (ONS), plus d’un million de jeunes Britanniques âgés de 16 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation — une catégorie désignée outre-Manche par l’acronyme NEET (« Not in Education, Employment or Training »). C’est la première fois depuis fin 2013 que ce seuil symbolique est franchi. Un rapport indépendant remis le même jour au gouvernement avertit que le pays risque tout simplement une « génération perdue ».

Ce document, rédigé par l’ancien ministre travailliste de la Santé Alan Milburn, dresse un constat accablant : ce n’est pas la jeunesse qui faillit, mais tout un système — éducatif, sanitaire, social et économique — devenu inadapté.

Des chiffres qui donnent le vertige

Les données de l’ONS sont sans appel. Sur le premier trimestre 2026, environ 1 012 000 jeunes de 16 à 24 ans étaient sans emploi ni formation, soit une hausse de 55 000 par rapport au trimestre précédent. Cela représente 13,5 % de cette tranche d’âge. La progression touche principalement les jeunes hommes, dont 14,4 % se trouvent dans cette situation.

Selon la responsable des statistiques du marché du travail à l’ONS, cette augmentation s’explique surtout par le fait qu’un nombre croissant de jeunes ont tout simplement cessé de chercher du travail. C’est ce découragement, ce retrait progressif du marché de l’emploi, qui inquiète le plus les observateurs.

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Le rapport Milburn met en garde : sans action urgente, le nombre de jeunes NEET pourrait grimper à 1,25 million d’ici cinq ans, faisant passer la proportion d’un jeune sur huit à un jeune sur six. L’auteur qualifie ce phénomène de « corrosif » : plus un jeune reste éloigné de l’emploi, plus le risque de ne jamais en trouver augmente, jusqu’à un « détachement » devenu permanent du marché du travail.

Une statistique résume à elle seule l’ampleur du basculement : aujourd’hui, près de six jeunes sur dix n’ont jamais occupé le moindre emploi. Il y a vingt ans, ce chiffre était plus proche de quatre sur dix.

Le premier échelon de l’échelle a disparu

Au cœur du diagnostic figure la disparition des emplois d’entrée dans la vie active. Selon Milburn, « le premier barreau de l’échelle de carrière s’est aminci » au point d’être devenu « hors de portée » pour beaucoup de jeunes. Les petits boulots, les emplois du samedi, les postes saisonniers qui permettaient autrefois de mettre un premier pied dans le monde du travail se sont raréfiés. Les offres dans la restauration et l’hôtellerie ont ainsi diminué de moitié en quatre ans.

Il en résulte une situation absurde, un véritable cercle vicieux : les employeurs exigent de l’expérience pour les postes de débutants, mais les occasions d’acquérir cette expérience ont disparu. Les jeunes se retrouvent piégés dans ce que le rapport appelle un « catch-22 », incapables de décrocher un premier emploi faute d’avoir déjà travaillé.

Le rapport pointe également la transformation des processus de recrutement, devenus un véritable « trou noir des candidatures ». Les jeunes envoient des dizaines, voire des centaines de candidatures sans recevoir la moindre réponse. Les procédures de sélection à plusieurs étapes, le tri automatisé des CV par intelligence artificielle, l’absence de tout contact humain et de retour produisent du rejet à grande échelle. Le système, selon Milburn, « produit du rejet en masse, souvent sans aucun contact humain ni feedback ».

La disparition des canaux informels d’embauche aggrave le phénomène. Autrefois, le bouche-à-oreille familial ou amical permettait à un jeune de se faire repérer et d’acquérir une première expérience. La bascule vers les plateformes et les systèmes en ligne favorise désormais ceux qui maîtrisent les codes numériques et les démarches bureaucratiques, au détriment des autres.

Quand les politiques publiques aggravent la situation

L’un des aspects les plus politiques du rapport concerne la responsabilité directe des décisions gouvernementales. Interrogé sur le rôle des mesures récentes, Alan Milburn n’a pas éludé : « Oui, cela a eu un impact. Indubitablement. »

Plusieurs décisions du gouvernement travailliste, prises au nom de l’amélioration des conditions de travail et soutenues par les syndicats, ont selon lui alourdi le coût et le risque de l’embauche des jeunes. Le salaire minimum des moins de 18 ans a bondi de 84 % depuis 2019, le gouvernement ayant supprimé le système de tarification progressive qui accordait des rémunérations plus élevées aux travailleurs plus âgés. Cette hausse a été citée à plusieurs reprises par les employeurs, en particulier les petites structures de l’hôtellerie-restauration, comme un frein direct à l’embauche de jeunes.

S’ajoute à cela la hausse des cotisations sociales patronales décidée par la chancelière de l’Échiquier Rachel Reeves en 2024. Plus de 30 % des entreprises ont déclaré envisager de fonctionner avec moins de personnel en conséquence. Enfin, le renforcement des droits des salariés, bien qu’animé d’une intention protectrice, a été perçu par certains employeurs comme un alourdissement de la gestion et une réduction de la flexibilité.

Milburn résume sa position avec prudence : il ne s’agit pas de payer les jeunes moins cher, mais de comprendre que lorsque le coût d’embauche d’un travailleur inexpérimenté augmente sans contrepartie, la décision de l’embaucher devient plus difficile à prendre.

Un système éducatif « défaillant par conception »

Le rapport ne ménage pas davantage le système éducatif britannique, accusé d’échouer « non par accident, mais par conception ». Selon Milburn, l’école est « conçue pour produire des diplômes plutôt que des adultes prêts à travailler ». Il appelle à tenir les établissements responsables de ce que deviennent leurs élèves après leur sortie, à financer les filières en fonction des résultats plutôt que du nombre d’inscrits, et à mieux accompagner les jeunes les plus fragiles au moment critique de la fin de la scolarité obligatoire.

L’auteur dénonce aussi un déséquilibre flagrant entre les universités, dont les places et les financements ne sont pas plafonnés, et les filières professionnelles courtes, étroitement encadrées et nettement moins bien dotées. Lorsque le marché de l’emploi se durcit, le problème « ruisselle vers le bas » : les diplômés du supérieur viennent concurrencer les jeunes moins qualifiés sur des postes qui leur étaient autrefois réservés.

Le système d’apprentissage est également mis en cause. La taxe sur l’apprentissage, instaurée en 2017 et censée financer la formation des jeunes, est en réalité « utilisée de manière disproportionnée pour financer des formations de haut niveau destinées à des salariés plus âgés déjà en poste ». Les chiffres sont éloquents : le nombre de jeunes de 16 à 24 ans entrant en apprentissage a chuté de 35 % depuis l’introduction de cette taxe.

Le sommeil, les écrans et la dérive des rythmes de vie

Le rapport consacre des développements saisissants à la désorganisation du quotidien des jeunes les plus éloignés de l’emploi. Milburn évoque ce qu’il appelle « la mort de l’heure du coucher ». Au cours de ses entretiens à travers le pays, le sommeil revenait systématiquement en premier dans les conversations sur les rythmes de vie.

Lors d’une session à Belfast, les jeunes interrogés évoquaient des heures de coucher à minuit, une heure, deux heures, trois heures, quatre heures du matin. L’un d’eux confiait ne pas dormir du tout le week-end. Une jeune femme décrivait un rythme totalement inversé, s’endormant parfois à neuf heures du matin. Une autre, à Clacton, rentrait de l’école à quinze heures, dormait jusqu’à une heure du matin, puis jouait aux jeux vidéo jusqu’au retour en cours.

Le rapport y voit l’absence de tout « point d’ancrage » structurant la journée : sans travail, sans cours, sans raison d’être quelque part, les cycles veille-sommeil dérivent. Et cette dérive n’est pas toujours le fruit de l’oisiveté volontaire — l’un des jeunes interrogés veillait jusqu’à trois heures du matin pour regarder des vidéos de méthodes d’étude, tentant de bien faire mais à travers des plateformes conçues précisément pour le maintenir éveillé.

C’est sur ce constat que Milburn se prononce en faveur d’une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, estimant que « les preuves vont dans une seule direction ». Selon lui, les téléphones provoquent une « altération fonctionnelle » chez les jeunes, génératrice de manque de sommeil, de baisse de concentration et d’une génération « plus anxieuse ».

Un système d’aides qui enferme plutôt qu’il n’émancipe

Le rapport s’attaque enfin au système de protection sociale britannique, accusé d’« aggraver l’inactivité » plutôt que de favoriser le retour à l’emploi. Un chiffre frappe : pour chaque livre sterling consacrée à l’accompagnement vers l’emploi des jeunes, environ 25 livres sont dépensées en prestations sociales.

Milburn plaide pour un changement de modèle, vers un État qui « construit des capacités » plutôt qu’il n’entretient la dépendance. Le soutien apporté par les agences pour l’emploi est décrit comme purement formel, une simple « case à cocher ». Cette analyse n’est toutefois pas partagée par tous : la présidente de la commission parlementaire du travail et des retraites a mis en garde contre toute comparaison « peu utile » entre les sommes consacrées aux prestations et celles dédiées à l’accompagnement, estimant qu’un simple transfert de l’une vers l’autre ne résoudrait rien et pourrait aggraver la pauvreté infantile.

Une fracture générationnelle qui dépasse les frontières britanniques

Pour Alan Milburn, la crise dépasse le strict cadre économique : elle est « morale ». La « grande promesse britannique » selon laquelle chaque génération vivrait mieux que la précédente est, selon ses mots, « brisée ». Il y voit la rupture d’un contrat social fondamental, et juge qu’il revient aux générations plus âgées de le réparer.

L’opposition conservatrice a saisi l’occasion pour fustiger le bilan travailliste, accusant chaque choix politique du gouvernement — de la taxe sur l’emploi au plafonnement des financements de l’apprentissage — d’avoir rendu plus difficile l’accès des jeunes au premier emploi.

Si cette crise frappe aujourd’hui le Royaume-Uni avec une acuité particulière, elle résonne bien au-delà de la Manche. La France et l’ensemble des pays européens connaissent des dynamiques comparables : raréfaction des emplois d’entrée, inadéquation entre formation et marché du travail, poids croissant des écrans dans la désorganisation de la jeunesse, et inquiétude grandissante quant à l’avenir des nouvelles générations. Le constat britannique d’une « génération perdue », s’il devait se confirmer, n’aurait rien d’une exception insulaire. Il pourrait au contraire préfigurer ce qui guette l’ensemble des sociétés occidentales si rien n’est entrepris pour rouvrir aux jeunes les portes du monde du travail.

Une note d’optimisme, toutefois, traverse le rapport : 84 % des jeunes concernés déclarent vouloir travailler ou se former. La jeunesse, contrairement à la caricature d’une « génération de chochottes » parfois véhiculée, ne refuse pas l’effort. Elle se heurte à un système qui ne lui offre plus les moyens de s’insérer. C’est là, sans doute, le principal enseignement d’un rapport qui en appelle à une refonte profonde, et non à de simples ajustements à la marge.

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3 réponses à “Royaume-Uni : un million de jeunes sans emploi ni formation, le spectre d’une « génération perdue »”

  1. Annie dit :

    C’est bien triste

  2. Kernunos dit :

    Tout est dit. Merci pour cette synthèse efficace. Je rajouterais juste une chose concernant ceux qui sont en emploi et qui cotisent. Non seulement ils se récupèrent la charge de travail de ceux qui ne sont pas recrutés en raison des charges trop élevées, mais encore ils payent plus de cotisations. Personne n’y trouve son compte.

  3. Carton Jaune dit :

    Depuis 30 ans, on refuse les sélections, on a donné le Bac à tout le monde, le niveau est en baisse constante en maths et dans toutes les matières et on s’étonne que les jeunes ne trouvent pas d’emploi…mais qui veut embaucher des incompétents sans aucune qualification passant leur temps sur les écrans et attendant les aides sociales. Pour aider les jeunes, il faut leur donner des formations qui soient valables et les récompenser en fonction de leur savoir faire.

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