Artistes, subventions et mairies RN : le réveil douloureux d’une caste culturelle

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J’étais assis, ce matin-là, sur un banc du port de Lechiagat. La mer avait cette couleur grise et calme des jours où la Bretagne paraît réfléchir à la place des hommes. Devant moi, les bateaux dormaient contre les quais flottants, retenus par leurs amarres, avec cette sagesse des choses utiles. J’avais emporté une liasse de journaux en retard, dont Le Monde, que je lis souvent comme on visite un ancien palais devenu ministère, avec respect pour les boiseries et méfiance pour les occupants.

C’est ainsi que je tombai sur l’enquête de Roxana Azimi consacrée au « dilemme des artistes et des auteurs invités dans les villes RN ». Sujet considérable, paraissait-il. Les créateurs, écrivains, comédiens, directeurs de centres d’art et producteurs de spectacles se demandent s’ils peuvent se rendre dans des villes administrées par le Rassemblement national sans se salir les mains, sans se faire récupérer, sans normaliser l’horreur, sans cautionner l’innommable. Toute une petite théologie de la souillure civique se déployait sous mes yeux, avec ses scrupules, ses casuistes, ses abstinents, ses prudents, ses pénitents et ses confesseurs.

Il faut lire ces textes lentement, comme on épluche un oignon. Sous la première peau, il y a la vertu. Sous la seconde, l’argent public. Sous la troisième, la peur de perdre le monopole moral. La gauche culturelle, depuis qu’elle n’est plus certaine de posséder les villes, découvre soudain que la culture est politique, que les subventions ne tombent pas du ciel comme une rosée républicaine, que les maires ont des électeurs, que ces électeurs ont parfois mauvais goût, et que les contribuables peuvent demander pourquoi ils devraient financer des œuvres, des festivals ou des institutions qui les regardent comme des analphabètes moraux.

L’affaire Mazarine M. Pingeot, à La Flèche, offre un joli morceau de dentelle. Invitée à présenter son essai sur l’intelligence artificielle, elle a préféré renoncer après la victoire municipale du candidat RN Romain Lemoigne. Trop proche de l’élection, risque de récupération, nécessité de regarder qui invite, qui organise, qui finance. Les précautions sont infinies. Elles ressemblent moins à une pensée qu’à une manœuvre de retrait en bon ordre. Le nouveau maire eut cette réponse assez simple : il ne l’avait pas empêchée de venir, elle avait choisi de ne pas venir.

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Le plus amusant est que cette abstention volontaire devient aussitôt une question nationale. Des artistes se demandent s’il faut boycotter, comme Indochine et Louise Attaque l’avaient fait pour Les Déferlantes lorsque le festival devait se déplacer à Perpignan, ville de Louis Alliot. Gaspard Koenig explique qu’il ne veut pas devenir l’invité, donc l’obligé, d’une ville RN. Pascal Bruckner, plus romain dans l’âme, préfère aller où l’on l’invite pour porter le fer dans la plaie. Robert Guédiguian, quant à lui, a le mérite de comprendre que déserter le terrain revient à confirmer l’entre-soi dont la gauche est accusée. Il veut parler à ces gens-là, comme on disait jadis partir évangéliser quelque tribu reculée.

Ce qui frappe, dans cette comédie des scrupules, ce n’est pas l’existence du désaccord. Tout artiste a le droit de refuser une invitation. Tout écrivain a le droit de ne pas traverser une place publique si l’air politique lui déplaît. La liberté comporte aussi le droit de se pincer le nez. Ce qui frappe, c’est l’asymétrie prodigieuse des indignations. La gauche culturelle découvre la censure quand elle perd une subvention. Elle découvre l’idéologie quand la politique culturelle lui échappe. Elle découvre la brutalité quand des élus de droite font, parfois maladroitement, ce que des élus de gauche font depuis des décennies avec la bonne conscience des propriétaires légitimes.

Car il y eut une longue histoire avant Castres, Vauvert, Carcassonne ou La Flèche. Il y eut des années durant lesquelles les auteurs de droite furent tenus hors des bibliothèques municipales, des médiathèques, des librairies installées dans le giron subventionné, des salons du livre, des festivals de cinéma, des tables rondes, des universités d’été respectables, des maisons de la culture, des radios aidées, des revues soutenues, des jurys, des résidences et des lieux où l’on fabrique la respectabilité. La censure n’avait pas toujours besoin d’un arrêté. Elle tenait dans un sourire froid, un silence de programmation, un refus de salle, une absence d’invitation, un coup de téléphone discret, un « ce n’est pas dans notre ligne », un « nous ne souhaitons pas donner une tribune ».

Durant ce temps, personne au Monde ne paraissait trop tourmenté par le dilemme des auteurs de droite invités nulle part. Les écrivains de la Nouvelle Droite, les essayistes enracinés, les revues dissidentes, les historiens non conformes, les catholiques mal embouchés, les souverainistes impolis, les identitaires trop visibles furent traités comme des pestiférés dans un système qui se prétendait ouvert. À la Fnac, dans certaines grandes librairies, dans les cénacles universitaires, dans les festivals d’idées, l’exclusion fut d’autant plus efficace qu’elle demeurait sans nom. Elle n’était jamais censure. Elle était vigilance.

Voici donc le nœud. Lorsque la gauche interdit, elle protège la République. Lorsque la droite déprogramme, elle attaque la liberté de création. Lorsque la gauche retire une salle, elle lutte contre la haine. Lorsque la droite retire une subvention, elle mène une offensive culturelle. Lorsque la gauche trie les invités, elle préserve le débat. Lorsque la droite choisit sa programmation, elle menace l’art. Ce deux poids, deux mesures est si gros qu’il pourrait servir de bitte d’amarrage aux chalutiers du port.

La même hypocrisie se retrouve dans les fêtes populaires. À entendre certains députés, il faudrait interdire les banquets du Canon français comme on ferme un repaire séditieux. Les écologistes et la gauche éructent contre ces tablées enracinées, ces repas trop français, ces chants trop suspects, ces convives dont le crime principal est de manger, boire et parler entre eux sans demander l’imprimatur du clergé progressiste. Dans le même temps, ces mêmes âmes se changent en vestales libertaires dès qu’il s’agit de défendre les raves illégales, les free parties, les campements sonores, les occupations sauvages, les terrains ravagés au nom de la jeunesse, de la fête et de la transgression.

Ainsi va notre époque. La fête qui a une mémoire est inquiétante. La fête qui n’en a aucune devient poétique. Le banquet qui s’assied à table sent Vichy. Le teknival qui défonce un champ respire la liberté. Le paysan qui se plaint est un réactionnaire. Le raveur qui occupe est un artiste de la nuit. On peut discuter les excès du Canon français, comme on peut discuter ceux des free parties. La vraie question est ailleurs : pourquoi la liberté devrait-elle toujours bénéficier à ce qui déracine, jamais à ce qui demeure ?

L’article de Roxana Azimi a cependant le mérite involontaire de mettre le doigt sur la clef du système. Le politologue Emmanuel Négrier y rappelle que tout choix de financer ou de ne pas financer la culture est politique, idéologique, et que l’argument purement technique ne trompe personne, y compris lorsqu’il vient de la gauche. Voilà une phrase salutaire. Elle devrait être gravée au fronton de chaque centre dramatique national. La culture publique n’a jamais été neutre. Elle a seulement été dominée par une seule famille politique, qui appelait neutralité son propre règne.

À Vauvert, le maire RN Nicolas Meizonnet a sabré la subvention du festival Jazz à Vauvert, contraint de s’exiler à Vergèze. À La Flèche, l’association Le Carroi a perdu une somme considérable, et des artistes ont promis de venir en solidarité. À Carcassonne, le Festival international du film politique a choisi de renoncer à l’aide municipale plutôt que de travailler avec une mairie qu’il combat. À Castres, la déprogrammation de Passeport, la pièce d’Alexis Michalik consacrée au parcours d’un réfugié érythréen, a relancé la même accusation de censure idéologique.

Il serait sot de nier que certaines décisions sont lourdes, brutales, parfois revanchardes. Il serait plus sot encore de faire croire qu’elles surgissent dans un ciel pur. Elles sont la conséquence d’une guerre culturelle que la gauche a menée longtemps en prétendant qu’elle n’existait pas. La droite, arrivée au pouvoir local, trouve devant elle des institutions, des associations, des compagnies, des festivals, des maisons et des réseaux qui, pour beaucoup, ont fait de l’antidroite non un goût personnel, mais une fonction sociale. Faut-il dès lors s’étonner que le nouvel élu, souvent grossier dans sa méthode, veuille reprendre la main ?

La droite aurait tort de croire qu’il suffit de couper pour régner. Une politique culturelle digne de ce nom ne consiste pas à remplacer un sectarisme par un autre, ni à troquer la messe progressiste contre la kermesse identitaire. Elle devrait rouvrir ce qui fut fermé, faire respirer ce qui fut confisqué, remettre en circulation des œuvres, des auteurs, des sensibilités, des traditions et des mémoires que la gauche avait exclues du banquet. Elle devrait ajouter plutôt que simplement retrancher. La revanche pure est toujours une pauvre nourrice.

Cependant, la gauche culturelle n’est guère en position de donner des leçons. Elle a vécu trop longtemps dans l’illusion que l’argent public lui appartenait par droit naturel. Elle s’est crue propriétaire du beau, du juste, du sensible, du théâtre, du roman, de la danse, du cinéma, de l’art contemporain et de la parole légitime. Elle a parlé de pluralisme en organisant l’uniformité. Elle a parlé d’émancipation en fabriquant de la dépendance. Elle a parlé du peuple en méprisant ses goûts. Elle a parlé de liberté en demandant l’interdiction de ses adversaires.

Il y a dans cette caste quelque chose du mandarin finissant. Elle ne travaille pas toujours pour l’État, au sens administratif du terme, mais elle dépend de lui, de ses collectivités, de ses commissions, de ses appels à projets, de ses lignes budgétaires, de ses labels, de ses résidences, de ses réseaux et de ses connivences. Ce ne sont pas tous des fonctionnaires. Ce sont mieux que cela : des fonctionnaires de l’imaginaire, dispensés de concours, mais nourris par la puissance publique. Leur indépendance est d’autant plus proclamée qu’elle repose souvent sur des guichets.

La bataille culturelle, que la droite a longtemps laissée à d’autres, revient donc par la porte municipale. Ce n’est pas très noble, parfois. Ce n’est pas très propre, souvent. C’est pourtant la politique réelle. Une ville choisit ses rues, ses écoles, ses caméras, ses travaux, ses fleurs, ses fêtes et ses spectacles. On peut contester ses choix. On peut les juger pauvres, vulgaires ou bornés. On ne peut pas soutenir sérieusement que la démocratie commence quand la gauche gagne et devient fascisme quand elle perd.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « offensive culturelle » du RN est peut-être, pour une part, la simple arrivée du suffrage universel dans un domaine qui s’en croyait dispensé. Les artistes avaient pris l’habitude de parler au nom du peuple sans rencontrer le peuple. Voici que le peuple, par ses bulletins, touche à leur programmation. Alors ils découvrent que la démocratie peut avoir des mains calleuses, des goûts médiocres, des colères, des maladresses, des rancunes. Ils voudraient encore le peuple comme public, non comme décideur.

Au fond, l’inquiétude des artistes n’est pas seulement morale. Elle est sociale. Ils comprennent que le vieux pacte se défait. Pendant longtemps, la gauche culturelle a fourni aux pouvoirs publics une décoration morale, et les pouvoirs publics lui fournissaient l’argent, les lieux, les affiches, les salles et les honneurs. Chacun y trouvait son compte. Les villes étaient pauvres, les contribuables silencieux, les artistes radicaux, les élus satisfaits. Puis les électeurs ont changé. Les mairies ont basculé. Les clefs ont tourné dans les serrures. Les anciens maîtres des lieux se sont réveillés locataires.

À Lechiagat, le vent s’était levé. Les mâts tintaient doucement contre le ciel, avec ce petit bruit de fer et de corde qui vaut mieux que bien des éditoriaux. Je repliai mon journal. Les bateaux, eux, ne se demandent pas s’ils cautionnent le port où ils rentrent. Ils savent seulement qu’il faut un quai pour abriter la coque, une amarre pour tenir, une boussole pour ne pas errer, et un équipage pour travailler. La culture française, si longtemps ivre de ses propres sermons, a oublié ces choses simples.

Qu’un artiste refuse une ville dont les électeurs lui déplaisent, c’est son droit. Qu’un maire prétende décider seul du goût de tous, c’est un péril. Que la gauche, après avoir bâillonné, exclu, déprogrammé, dénoncé, diabolisé et subventionné ses seuls amis, vienne pleurer sur la liberté de création, c’est autre chose. Ce n’est plus du théâtre. C’est du vaudeville subventionné.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Photo : DR

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Une réponse à “Artistes, subventions et mairies RN : le réveil douloureux d’une caste culturelle”

  1. Isabelle T dit :

    Bravo pour cet article.J’en ai personnellement marre des spectacles subventionnés par nos impôts et donneurs de leçons, imposant leur idéologie woke, des drag queen aux déguisements et postures obscènes devant nos enfants etc

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