Belfast : la polémique autour d’une fresque loyaliste glorifiant un massacre catholique de 1992

Publicité

Une nouvelle fresque murale (mural) inaugurée récemment dans le quartier loyaliste de l’est de Belfast suscite la colère des familles des victimes catholiques d’un massacre commis en 1992. Et derrière la polémique se dessine en filigrane une dynamique plus large : celle de la lente reconversion des murs paramilitaires nord-irlandais, financée en partie par l’argent public britannique.

Une fresque commémorant l’UVF et un politique loyaliste

Le mur en question a été récemment érigé dans un quartier loyaliste de Belfast-Est. Il rend hommage à l’Ulster Volunteer Force (UVF), l’un des principaux groupes paramilitaires protestants ayant opéré pendant les Troubles, ainsi qu’au politique unioniste David Ervine, ancien dirigeant du Progressive Unionist Party (PUP) — la branche politique historique de l’UVF —, décédé en 2007. Jusque-là, rien d’inhabituel : les murals commémoratifs paramilitaires, qu’ils soient unionistes-loyalistes ou nationalistes-républicains, font partie du paysage urbain nord-irlandais depuis des décennies.

Ce qui pose problème, c’est qu’une des photographies intégrées à la fresque montre des musiciens d’un groupe de fanfare loyaliste défilant devant la devanture du bookmaker (pari sportif) Sean Graham, sur Ormeau Road. Or ce lieu n’est pas n’importe lequel : c’est précisément là que, le 5 février 1992, cinq civils catholiques ont été abattus par un commando paramilitaire ; neuf autres ont été blessés. La plus jeune victime avait 15 ans.

Un massacre emblématique des Troubles, marqué par la collusion étatique

L’attaque a été menée non par l’UVF, mais par l’Ulster Defence Association (UDA), autre groupe paramilitaire loyaliste également connu sous l’appellation Ulster Freedom Fighters. Le commando avait fait feu avec un fusil d’assaut tchèque et un pistolet, tirant 46 balles en moins de 20 secondes. Aucun des tireurs n’a jamais été condamné. Plus grave encore, un rapport ultérieur a établi une collusion entre des éléments des services de sécurité britanniques et les paramilitaires loyalistes dans la préparation de l’attentat — un constat récurrent dans plusieurs grands massacres des Troubles.

Publicité

L’événement reste, dans la mémoire de la petite communauté catholique de Lower Ormeau Road, l’un des épisodes les plus douloureux de cette période. David Ervine lui-même, le dirigeant unioniste honoré sur la fresque, avait jadis qualifié cette journée comme « la pire » de sa vie. C’est dire si l’apparition d’une photographie de ce bookmaker dans un mural paramilitaire loyaliste, plus de trois décennies après les faits, choque.

La colère des familles, la défense embarrassée des loyalistes

Billy McManus, dont le père William, 54 ans, figurait parmi les cinq victimes tuées en 1992, a exprimé publiquement son indignation. Il évoque un traumatisme transgénérationnel : ses propres enfants et neveux, en voyant la fresque ou les images qui en circulent sur les réseaux sociaux, demandent si elle vise leur grand-père. Une rencontre est programmée la semaine suivante entre les familles et la Northern Ireland Housing Executive, l’organisme public chargé du logement social en Irlande du Nord, qui a contribué au financement du mémorial.

Côté loyaliste, on plaide la « bonne foi ». Un vétéran du groupe de fanfare régimentaire de l’UVF de Belfast-Est, Gormy McMullan, 73 ans — figure connue du mouvement loyaliste, ancien condamné pour attentat à la bombe avec les Red Hand Commandos — assure qu’il s’agit d’une « erreur honnête » et qu’il n’y avait aucune intention d’offenser. Selon lui, la photographie litigieuse aurait été prise lors du dernier défilé de l’Ordre d’Orange autorisé à descendre Ormeau Road, juste avant l’interdiction prononcée par la Parades Commission. Il annonce qu’une réunion de la hiérarchie loyaliste doit décider rapidement du retrait ou de la modification de la fresque.

L’identité de ce porte-parole n’est cependant pas anodine. Gormy McMullan reste à ce jour un suspect dans une autre tuerie majeure : le massacre de Loughinisland, perpétré le 18 juin 1994 dans un pub du comté de Down où des supporters irlandais regardaient la Coupe du monde de football. Six personnes furent tuées, cinq blessées ; le doyen des victimes avait 87 ans, le plus jeune 34 ans. Le documentariste oscarisé Alex Gibney l’a publiquement désigné comme le conducteur de la voiture des assaillants dans son film No Stone Unturned. McMullan n’a jamais été poursuivi.

Une reconfiguration silencieuse du paysage paramilitaire

L’affaire intervient dans un contexte plus large, moins médiatisé en France, mais essentiel pour comprendre l’Ulster contemporain : la lente mutation des murs paramilitaires de Belfast, encouragée par le gouvernement nord-irlandais à travers son programme Communities in Transition.

Quelques semaines avant la polémique sur Ormeau Road, un autre mural particulièrement controversé de Belfast-Est, situé à l’angle de Dee Street et Newtownards Road, vient d’ailleurs d’être recouvert. Cette fresque, peinte en 2011, représentait deux hommes armés de l’UVF avec un badge de l’organisation et l’inscription East Belfast Batt, accompagnée de la formule « Nous ne réclamons rien d’autre que le droit élémentaire, inscrit en tout homme, de se défendre lorsqu’on est attaqué ». Elle va être remplacée par un portrait d’Edward Carson, l’avocat unioniste irlandais né à Dublin qui, au début du XXe siècle, dirigea l’opposition au Home Rule (autonomie irlandaise). Le projet est porté par l’association Northern Ireland Alternatives, en partenariat avec le East Belfast Memorial Committee et Legacy Network, et financé par le bureau de l’Exécutif nord-irlandais.

Le député unioniste Andy Allen (UUP, Ulster Unionist Party) a salué ce changement, en insistant sur le fait qu’il devait s’inscrire dans une démarche menée par les communautés elles-mêmes — et non imposée d’en haut. Le leader du DUP, Gavin Robinson, a tenu un discours similaire, reconnaissant qu’il s’agissait d’un « pas en avant positif ».

Une mémoire des Troubles qui ne s’apaise pas

Ce double épisode — la polémique d’Ormeau Road, et la transformation du mural de Newtownards Road — illustre à quel point la mémoire des Troubles continue de structurer la vie quotidienne, urbaine et politique de l’Irlande du Nord. Près de trente ans après l’accord du Vendredi saint (10 avril 1998) qui a mis fin officiellement au conflit, les murs paramilitaires demeurent omniprésents dans certains quartiers de Belfast et de Derry, marquant les territoires communautaires, glorifiant des combattants morts, rappelant les morts du camp adverse. Plus de 3 500 personnes ont péri pendant ce conflit, dans une province dont la population n’excédait pas 1,5 million d’habitants — proportionnellement, l’équivalent pour la France serait de plus de 140 000 morts.

Le gouvernement britannique, à travers ses programmes de transition communautaire, encourage le remplacement progressif des fresques les plus belligérantes par des représentations historiques ou culturelles plus neutres — figures politiques anciennes, héritage industriel, scènes maritimes. Mais le processus est lent, négocié pas à pas avec les groupes paramilitaires eux-mêmes, qui n’ont jamais réellement disparu et continuent d’exercer une influence sociale, économique et coercitive dans certains quartiers populaires loyalistes comme républicains.

Pour les familles des victimes, comme celle de Billy McManus, ces transformations restent dérisoires tant que les murals continuent, ici ou là, à raviver les blessures les plus douloureuses. La question soulevée par l’épisode d’Ormeau Road est in fine simple : où s’arrête le droit à la mémoire d’une communauté, où commence l’outrage fait à l’autre ?

Quis Separabit ? Un voyage littéraire au cœur du loyalisme et de l’unionisme en Irlande du Nord, par Yann Vallerie [Interview]

Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

2 réponses à “Belfast : la polémique autour d’une fresque loyaliste glorifiant un massacre catholique de 1992”

  1. Giovanni Drogo dit :

    Il n’y a rien de pire que les guerres civiles.

  2. Maurice dit :

    Bien d’accord avec Giovanni. Et pourtant, en lisant plein de messages sur d’autres sujets d’articles, certains presque la souhaiteraient. C’est bien triste. Quand j’étais jeune, on me disait tout le temps que la haine ne résoud rien, au contraire elle aggrave. Force est de constater qu’aujourd’hui elle serait un moteur pour palier à des grandes frustrations personnelles. Que dire, que proposer à nos jeunes…

Publicité

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Culture, Culture & Patrimoine

De l’Irlande du Nord aux vignes de Nouvelle-Zélande : hommage à Sam Neill, disparu à 78 ans

Découvrir l'article

International

Le Twelfth raconté à hauteur d’enfant, dans un livre-jeu venu d’Ulster

Découvrir l'article

International

Moygashel (Irlande du Nord) : le bûcher controversé allumé par anticipation, un homme inculpé pour incitation à la haine

Découvrir l'article

International

Irlande du Nord : après les émeutes de Belfast, un sondage révèle l’ampleur de l’inquiétude sur l’immigration

Découvrir l'article

Football, Sport

Glentoran FC, le club des chantiers navals de Belfast qui a battu Benfica et refusé George Best

Découvrir l'article

Football, Sport

Irlande du Nord. Linfield, 57 titres, un stade national et une identité loyaliste : bienvenue à Windsor Park

Découvrir l'article

Football, Sport

Des tombes du Creggan aux nuits de Ligue Europa : Derry City FC le club irlandais qui bat au rythme de sa ville

Découvrir l'article

Politique

De Belfast à Rome : le numéro d’été de Synthèse nationale ausculte le réveil identitaire du continent

Découvrir l'article

International

Belfast : à l’approche de la saison des marches, l’État s’attaque aux emblèmes paramilitaires

Découvrir l'article

International

Drumcree : les orangistes contestent en justice l’interdiction de leur défilé

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.