Lorsque l’on évoque l’Irlande du Nord en France, une seule image domine : celle de la lutte républicaine, de Bobby Sands, du Sinn Féin et de l’IRA. Pourtant, l’autre moitié de la population nord-irlandaise, loyaliste et unioniste, reste largement méconnue de ce côté de la Manche. Avec « Quis Separabit ? Loyalisme et Unionisme en Irlande du Nord », Yann Vallerie, fondateur de Breizh-info.com qui rédige de nombreux articles sur la question depuis plus d’une décennie, comble cette lacune majeure.
Certes, il existe déjà quelques livres, plutôt universitaires, sur la question. Où encore le livre de référence de Dominique Foulon (Pour Dieu et l’Ulster, histoire des Protestants d’Irlande du Nord) qui remonte désormais à quelques décennies et nécessitait actualisation et complément. De la bataille de la Boyne au Brexit, en passant par les Troubles et les accords de paix, ce livre richement documenté donne enfin la parole à ceux que l’on n’entend jamais.
Pour le lancement de la vente du livre (disponible ici pour 20€ + frais de port, et bientôt sur toutes les plateformes en ligne comme Amazon), Yann Vallerie a accordé un entretien pour les lecteurs de Breizh-info.com
Un angle mort de la littérature francophone
Breizh-info : Yann, pourquoi avoir consacré plusieurs années de travail à un livre sur le loyalisme nord-irlandais, un sujet qui semble à première vue très éloigné des préoccupations bretonnes ?
Yann Vallerie : C’est précisément parce que je suis un militant breton passionné par la question irlandaise que j’ai écrit ce livre. Quand on s’intéresse à l’Irlande depuis la Bretagne ou la France, on découvre systématiquement le même récit : celui de la lutte républicaine pour l’indépendance. C’est une histoire légitime et fascinante, mais elle ne représente qu’une moitié de la réalité nord-irlandaise. L’autre moitié, celle des loyalistes et des unionistes, est tout simplement absente de la littérature francophone. Pourtant, comprendre l’Irlande du Nord sans connaître le camp loyaliste, c’est comme vouloir comprendre un match de foot en ne regardant qu’une seule équipe. C’est impossible.
Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas et à explorer ce « camp inconnu » ?
Yann Vallerie : Ma première visite à Belfast en 2008 a été un choc. Je marchais dans les quartiers loyalistes de Shankill Road, entouré de fresques géantes représentant des soldats britanniques, des drapeaux unionistes, des références à la bataille de la Somme… J’ai réalisé que j’ignorais tout de cette culture, de cette histoire, de cette identité. C’était troublant et fascinant à la fois. À partir de ce moment-là, j’ai multiplié les séjours en Ulster, j’ai arpenté les quartiers populaires de Belfast, Derry, Portadown, Bushmills. J’ai rencontré pléthore de gens de là bas. J’ai accumulé témoignages, entretiens, recherches de terrain. L’objectif était simple : restituer en français l’histoire et les voix d’une communauté totalement méconnue.

De la Boyne au Brexit : 330 ans d’histoire
Breizh-info.com : « Quis Separabit » couvre plus de trois siècles d’histoire. Quels sont les moments clés que vous retracez ?
Le livre commence en 1690 avec la bataille de la Boyne, moment fondateur de l’identité loyaliste, et se termine avec le Brexit et la crise du Protocole nord-irlandais qui bouleverse aujourd’hui encore la région. Entre les deux, je retrace, de façon non universitaire je précise, tous les événements majeurs : le siège de Derry, la bataille de la Somme où des milliers d’Ulstermen sont morts pour défendre l’Empire britannique, la création du parlement de Stormont, les Troubles qui ont déchiré le pays pendant trente ans, les organisations paramilitaires loyalistes comme l’UVF et l’UDA, et bien sûr l’Accord du Vendredi saint de 1998. C’est une histoire dense, complexe, souvent tragique, mais absolument passionnante.
Breizh-info.com : Vous avez réalisé des entretiens exclusifs avec des figures du loyalisme contemporain. Qui avez-vous rencontré ?
J’ai eu la chance dans le cadre de mon travail pour breizh-info, de m’entretenir avec Billy Hutchinson, leader historique du Progressive Unionist Party et ancien combattant de l’UVF, Jamie Bryson, activiste loyaliste très médiatique, Franck Portinari, ancien membre de l’UDA, ou encore Bill Rolston, sociologue (non unioniste ni loyaliste) reconnu spécialiste des murales nord-irlandaises. Ces entretiens menés pour nos lecteurs, et dont des extraits sont retranscrits dans le livre, donnent une dimension humaine à cet ouvrage. Ce ne sont pas des abstractions historiques, ce sont des hommes qui ont vécu les Troubles, qui portent cette mémoire collective, et qui acceptent de la partager. Je n’ai pas vu beaucoup de journaux francophones donnant la parole aux loyalistes et aux unionistes ces dernières décennies.
Bretagne et Irlande du Nord : des parallèles ?
Breizh-info.com : En tant que militant breton, voyez-vous des parallèles entre la situation bretonne et celle de l’Irlande du Nord ?
Les parallèles directs sont limités, car les contextes sont très différents. L’Irlande du Nord a connu une guerre civile, ce qui n’est heureusement pas le cas de la Bretagne. Mais il y a des échos intéressants. Les deux territoires ont une forte identité culturelle, une histoire de relations complexes avec un État central, et des débats sur l’autonomie et l’identité nationale. Ce qui m’a frappé, c’est la puissance des symboles en Irlande du Nord : les drapeaux, les murals, les commémorations, les chants. Le symbole de l’histoire aussi. Mais aussi, le fait qu’unionistes, loyalistes, comme républicains soient au final « Les mêmes ». Vous pouvez passer d’un quartier à un autre, y compris séparé par des « Peace Wall », vous retrouverez les mêmes individus….avec simplement une « mythologie » et des opinions, des histoires différentes. C’est le principe d’ailleurs d’une guerre civile. En Irlande du Nord, l’identité s’affiche, se revendique, se défend. Cela résonne avec certaines dynamiques bretonnes, même si les formes sont différentes.
Breizh-info.com : Pensez-vous que ce livre puisse intéresser un public breton au-delà des spécialistes de l’Irlande ?
Absolument. D’abord parce que la Bretagne et l’Irlande entretiennent des liens historiques et culturels forts, et que beaucoup de Bretons sont naturellement curieux de l’Irlande. Ensuite parce que « Quis Separabit » n’est pas un livre académique réservé aux initiés. C’est un récit accessible, illustré avec quatre cahiers photographiques, des murals, des portraits, des scènes de Belfast. J’ai aussi inclus une anthologie inédite des chansons loyalistes et un guide des quartiers loyalistes de Belfast pour ceux qui voudraient s’y rendre. C’est autant un essai historique qu’un compagnon de voyage.
Un travail de terrain unique
Breizh-info.com : Vous insistez sur le terrain. Combien de fois vous êtes-vous rendu en Irlande du Nord pour préparer ce livre ?
De très nombreuses fois depuis 2008. J’ai arpenté les quartiers loyalistes, discuté avec les habitants, photographié les murals, visité les musées communautaires, assisté à des commémorations, à des 11 et 12 juillet. Je me suis déplacé avec des fans de l’Irlande du Nord à l’Euro 1996. Mais aussi avec des fans des Glasgow Rangers en d’autres occasions. Je me suis imprégné de cette culture de l’intérieur. Ce n’est pas un livre écrit depuis un bureau parisien en compilant des sources secondaires. C’est un travail de terrain, une immersion, une rencontre avec des gens réels. Cette démarche était essentielle pour restituer la complexité et l’humanité du loyalisme nord-irlandais.
Breizh-info.com : Quel a été l’accueil de la communauté loyaliste lorsque vous leur avez expliqué votre projet ?
La communauté n’est pas une et indivisible. Elle change selon les villes et les quartiers. Mais globalement très positif, avec beaucoup de « Loyal People » étonnés qu’un breton puisse s’intéresser à leur combat. Les loyalistes sont habitués à être ignorés ou caricaturés par les médias internationaux. Quand ils ont compris que je venais sincèrement pour comprendre leur histoire et leur culture, sans préjugés, ils se sont montrés très ouverts. Ils ont cette conscience aiguë d’être les oubliés du récit irlandais. Beaucoup m’ont dit : « Enfin quelqu’un qui s’intéresse à nous. » Cette confiance m’a énormément touché et elle porte une responsabilité : celle de restituer fidèlement leurs voix.
Un livre pour comprendre l’actualité
Breizh-info.com : Le Brexit et le Protocole nord-irlandais ont ravivé les tensions ces dernières années. En quoi votre livre permet-il de mieux comprendre cette actualité ?
Le Brexit a été un séisme pour l’Irlande du Nord. Le Protocole nord-irlandais, amendé depuis par le cadre de Windsor, a été perçu par les loyalistes comme une trahison de Londres. Pour comprendre pourquoi cette question technique suscite une telle émotion, il faut remonter aux racines historiques de l’identité loyaliste : la loyauté à la Couronne britannique, la peur de l’annexion par Dublin, la mémoire des trahisons passées. « Quis Separabit » donne des clés pour décrypter ces enjeux.
Breizh-info.com : Un mot sur le titre, « Quis Separabit » ?
« Quis Separabit » signifie « Qui nous séparera ? » en latin, tirée de la vulgate de l’Épître aux Romains de Paul de Tarse : quis nos separabit a caritate Christi («qui nous séparera de l’amour de Christ?»). Ce fût ensuite la devise de l’ancien gouvernement d’Irlande du Nord et elle figurait sur les anciennes armoiries de la province. C’est également la devise de l’Ulster Defence Association (UDA).
Cette devise résume parfaitement l’identité loyaliste : un attachement indéfectible au Royaume-Uni, une fidélité à toute épreuve, et une résistance farouche à toute séparation. C’est aussi une question ouverte, car l’avenir de l’Irlande du Nord reste incertain. Ce titre m’a semblé le plus juste pour incarner l’esprit de ce livre.
Pour aller plus loin
« Quis Separabit ? Loyalisme et Unionisme en Irlande du Nord » de Yann Vallerie est disponible dès maintenant aux éditions Books on Demand (BoD), 190 pages, 20 euros.
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Propos recueillis par la rédaction de Breizh-info.com
Photo d’illustration : Breizh-info.com (TDR)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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2 réponses à “Quis Separabit ? Un voyage littéraire au cœur du loyalisme et de l’unionisme en Irlande du Nord, par Yann Vallerie [Interview]”
C’est pour ce genre d’étude qu’on demeure lecteur de B.I. Merci !
Je comprends l’attrait de la dimension politique des Unionistes, mais le parallel adéquat avec le combat breton se trouve au sud de l’Ulster malgré leur républicanisme