Dépossession territoriale, économique, politique, culturelle : la grande leçon de Christophe Guilluy au Figaro

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Dans un long entretien accordé au Figaro à l’occasion du bicentenaire du quotidien, le géographe Christophe Guilluy revient sur deux siècles d’évolution territoriale française. Son diagnostic, fidèle à la grille de lecture qu’il a popularisée depuis Fractures françaises (2010) et La France périphérique (2014), oppose frontalement deux modèles : l’élite gaullo-communiste de l’après-guerre, attachée à la « majorité ordinaire », et la technostructure métropolitaine qui s’est imposée depuis les années 1980. Synthèse.

Un géographe devenu boussole

Christophe Guilluy est l’un des rares analystes à avoir vu venir, des années avant le mouvement des Gilets jaunes, le décrochage massif entre les métropoles mondialisées et ce qu’il a baptisé la « France périphérique » : ce vaste territoire composé de petites villes, de zones rurales, de bassins industriels en déclin où vit pourtant la majorité de la population française. Géographe de formation, consultant de profession, longtemps marginalisé par les cercles universitaires officiels avant d’être convoqué par tous les médias une fois ses prophéties confirmées, il occupe désormais une position singulière : ni de droite ni de gauche au sens partisan, mais constamment soucieux de ce qu’il appelle la majorité ordinaire.

L’entretien accordé au Figaro offre une synthèse particulièrement claire de sa grille de lecture, déployée sur deux siècles : de la France rurale et catholique du début du XIXe siècle, où chacun trouvait sa place dans un système certes inégalitaire mais lisible, jusqu’à la métropolisation contemporaine.

L’âge du « gaullo-communisme »

Au cœur de l’analyse, une distinction tranchée entre deux régimes politiques successifs. Le premier, qu’il qualifie de « gaullo-communisme », a marqué l’après-guerre jusqu’aux années 1980. Il ne s’agissait pas d’une alliance idéologique entre les héritiers du général et ceux de Maurice Thorez, mais d’une pratique commune : le dialogue et, plus profondément, un attachement partagé au peuple français. Cette élite parlait pour le peuple, non sur lui.

Sur le terrain, cela s’est traduit par un aménagement du territoire volontariste. Quand une région manquait d’emplois, l’État y envoyait l’industrie. La Bretagne reçoit ainsi l’automobile et les télécoms ; Toulouse hérite de l’aéronautique ; les grandes filières productives sont disséminées au lieu d’être concentrées en Île-de-France. Guilluy y voit la marque d’une élite qui pensait le pays « à partir de la majorité ordinaire » et non à partir de cartes statistiques abstraites. La promesse d’ascension fonctionnait alors : on pouvait être modeste, changer de région, se concentrer dans les villes industrielles, et trouver sa place — non seulement sur le plan matériel, mais aussi social et culturel, à travers les partis, les syndicats et un monde associatif dense qui assurait une représentation positive de chacun.

L’irruption de la technostructure

À partir des années 1980, le diagnostic se durcit. Une nouvelle élite — qu’il qualifie de technostructure — prend le pouvoir. Sa caractéristique principale : penser le pays à partir de cartes, de modèles statistiques et d’un axiome unique. La métropole globalisée et tertiarisée comme horizon indépassable.

Les conséquences concrètes sont innombrables. La DATAR produit des anamorphoses où la France se réduit à quelques taches rouges autour des grandes agglomérations ; les trois quarts du territoire disparaissent visuellement avant de disparaître politiquement. Le TGV est construit selon une logique radiale qui supprime les transversales entre villes moyennes et concentre l’investissement sur quelques axes reliant les métropoles — un réseau financé par tous mais utilisé surtout par une minorité, puisque la moitié des voyageurs y sont des cadres supérieurs dans un pays où la majorité reste ouvrière ou employée. L’industrie est délocalisée massivement sous le prétexte de « l’entreprise sans usine » — formule attribuée à Serge Tchuruk, alors patron d’Alcatel — et l’on s’imagine sérieusement que la valeur ajoutée future se créera exclusivement dans les services de haute qualification, le reste du travail productif étant délégué à la Chine et à l’Inde.

Quant aux villes nouvelles censées désengorger les grandes agglomérations, Guilluy les renvoie à leur fonction réelle : « des objets très idéologiques, pensés par une technostructure urbaine » qui ne répondent jamais à la vraie question des territoires ruraux, à savoir la recréation d’une fonction productive et d’emplois ancrés.

Quatre formes de dépossession

Le concept central que Guilluy oppose à ce phénomène est celui de dépossession. Et il insiste : cette dépossession ne se limite pas au territoire. Elle se décline en quatre dimensions complémentaires.

La dépossession territoriale d’abord : les catégories populaires et moyennes sont reléguées loin des bassins où se créent l’emploi et la valeur ajoutée. Le foncier explose dans les métropoles ; les villes-centres se gentrifient ; les ouvriers et les employés ne s’y maintiennent que par le logement social, lui-même progressivement occupé par les flux migratoires récents. Le géographe relève au passage un paradoxe rarement souligné : la Seine-Saint-Denis, département emblématique de la pauvreté française, se trouve au cœur même de la zone d’emploi la plus dynamique du pays.

La dépossession économique ensuite, avec la désindustrialisation, la précarisation des emplois et la fin de cette promesse d’ascension qui garantissait jadis à chacun que ses enfants vivraient mieux que lui.

La dépossession politique : partis traditionnels, syndicats, corps intermédiaires et médias dominants ne représentent plus la majorité ordinaire. L’alternance gauche-droite ne change rien à la trajectoire de fond ; abstention et vote populiste ne sont que les symptômes d’une autonomie culturelle prise par les classes populaires et moyennes à l’égard de ce que Guilluy nomme « l’émetteur métropolitain ».

La dépossession culturelle enfin — sans doute la plus douloureuse. Le géographe la résume par un contraste saisissant : là où Jean Renoir, fils d’Auguste, hyper-élite culturelle française, filmait en 1938 avec une dignité absolue le cheminot incarné par Gabin dans La Bête humaine, l’élite contemporaine a inversé le geste. Elle ne parle plus pour le peuple mais sur lui, et le plus souvent contre lui. « Quand la majorité ordinaire ne se voit plus représentée positivement, elle se retire », résume Guilluy.

La séquence des Gilets jaunes, en 2018-2019, a manifesté à ses yeux l’exact inverse du fantasme d’une France balkanisée : un soulèvement transversal réunissant petits patrons et ouvriers, jeunes et retraités, salariés du public et du privé, Français de souche et issus de l’immigration, autour de soucis très concrets — le prix du carburant, l’éloignement de l’emploi, la disparition des services publics.

Une technostructure verrouillée

L’analyse la plus inquiétante de l’entretien tient peut-être à ce diagnostic : la technostructure n’est plus seulement coupable d’erreurs de pilotage, elle a verrouillé le cadre intellectuel dans lequel le pays se pense lui-même. Elle produit les cartes, les indicateurs, les récits qui définissent « la réalité légitime ». Tout ce qui en sort — la France périphérique, l’industrie disparue, les bassins de vie modestes — devient un résidu à traiter à la marge. Comme ce sont les mêmes profils qui occupent les postes clés de la haute administration, des cabinets ministériels et des grandes entreprises, le système se reproduit lui-même indépendamment des alternances politiques.

Cette mécanique, souligne Guilluy, n’est pas spécifiquement française. On la retrouve en Grande-Bretagne (où elle a produit le vote Brexit), aux États-Unis (où elle a produit le vote Trump) et plus largement dans tout le monde occidental. Le politique, ajoute-t-il, « arrive souvent en bout de chaîne » : il hérite de cartes et de plans déjà ficelés, peut corriger à la marge, lancer un label pour les petites villes ou repeindre des centres-villes, mais peine à briser l’axiome fondateur.

« Rien n’est fini »

L’entretien se conclut pourtant sur une note moins sombre qu’on pourrait le craindre. Guilluy refuse explicitement le fatalisme : la France n’est pas condamnée à l’archipélisation généralisée. Les pays qui comptent aujourd’hui, dit-il, sont ceux qui ont compris qu’il fallait articuler métropoles et périphérie, tertiaire et industrie, services et agriculture. Un pays rationnel marche sur ses deux jambes. Et la France conserve, en périphérie, une ressource humaine considérable — des jeunes, des actifs, des forces vives — que la technostructure préfère ignorer mais qui ne demande qu’à être réintégrée au récit collectif.

La condition de ce redressement est intellectuelle avant d’être politique : il faut briser le cadre de représentation verrouillé, remettre la majorité ordinaire et ses territoires au centre de la carte, et — formule simple qui clôt l’entretien — recommencer à aimer les Français. Sans cela, prévient-il, il n’y aura pas de nouvelle géographie sociale viable.

L’entretien complet est à lire dans les colonnes du Figaro.

Photo d’illustration : Capture Facebook Maël Le Lagadec

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “Dépossession territoriale, économique, politique, culturelle : la grande leçon de Christophe Guilluy au Figaro”

  1. RAYMOND NEVEU dit :

    Oyez bonnes gens venez donner votre avis éclairé pour illuminer nos lanternes avec le triangle d’Aristote! La technostructure s’est emparé des leviers du Pouvoir dès Fiscal d’Estaing que l’on qualifiait de grand bourgeois chez moi. Tout comme en 1789 ils encombraient les Parlements et ont pris le pouvoir. Et tout fut concentré à Paris!

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