Les Troubles et la guerre civile, rempart inattendu contre la drogue en Ulster ?

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Pendant les années les plus sanglantes du conflit nord-irlandais, alors que Dublin, Glasgow, Édimbourg et les villes anglaises voyaient l’héroïne se répandre, l’Irlande du Nord est restée presque à l’abri des drogues illicites. Puis la paix est venue, et avec elle l’héroïne. C’est le constat d’une étude de la sociologue Karen McElrath, chercheuse à l’université Queen’s de Belfast, publiée en 2004. Elle se demande comment un territoire en guerre, pauvre et traumatisé a pu rester une région de faible consommation pendant 25 ans.

Un conflit massif, un territoire longtemps épargné

Le contexte est d’abord rappelé. Entre 1969 et 1999, les Troubles ont fait 3 289 morts et plus de 40 000 blessés en Irlande du Nord, avec environ 15 000 explosions et plus de 35 000 incidents impliquant une arme à feu. Rapporté à la population de la Grande-Bretagne, cela représenterait 111 000 morts et plus d’un million de blessés. En 1998, environ 20 % des Nord-Irlandais avaient un proche tué ou blessé. Entre 1969 et 1972, près de 15 000 familles, majoritairement catholiques, ont été chassées de leur logement, et quelque 60 000 personnes ont quitté la province entre 1969 et 1973.

Malgré ce climat, les indicateurs de consommation de drogue restent très bas jusqu’au début des années 1990. En 1985, seules 35 personnes étaient officiellement enregistrées comme toxicomanes dans la province, la plupart dépendantes à l’héroïne. Les saisies et les interpellations pour stupéfiants étaient rares. L’autrice note qu’aucune étude scientifique sur l’usage de drogues en Irlande du Nord n’avait été publiée avant 1990, tant la recherche se concentrait sur le conflit politique.

Elle reconnaît que la guerre a pu masquer d’autres problèmes sociaux, mais elle juge peu probable qu’un véritable marché soit passé inaperçu. La police nord-irlandaise disposait de pouvoirs de fouille et de surveillance parmi les plus étendus d’Europe, et les centres de soins auraient été débordés. Un héroïnomane interrogé, arrivé dans la province dans les années 1970, affirme qu’il connaissait alors tous les consommateurs de la région. Dans les années 1990, ils étaient devenus trop nombreux pour qu’il puisse les connaître.

Les tranquillisants, drogue de la guerre

Le traumatisme collectif aurait logiquement dû pousser une partie de la population vers les drogues. L’autrice avance une première explication : les Nord-Irlandais se seraient tournés vers d’autres produits. Dans les années 1970, la province arrivait au 2e rang européen pour les prescriptions de tranquillisants rapportées à la population adulte. L’étude évoque même une sorte de « marché noir » gratuit : des comprimés de Valium circulaient entre voisins, surtout entre femmes, dans certains quartiers. On ignore si les médecins prescrivaient trop ou si cette consommation correspondait à un besoin réel lié à l’angoisse du conflit.

La force des communautés

La deuxième explication est la cohésion des quartiers. L’autrice rappelle que la plupart des personnes exposées à un traumatisme ne développent pas de stress post-traumatique, et que la violence politique peut au contraire renforcer les liens entre habitants. La pauvreté était pourtant extrême. Dans les années 1970, Belfast avait la réputation d’avoir les pires logements d’Europe. En 1981, le chômage touchait 19 % des hommes en Irlande du Nord, dont 30 % des catholiques et 12 % des protestants. Mais des quartiers très soudés, dotés de mécanismes de contrôle informel puissants, pouvaient amortir les effets de cette misère, comme l’ont montré des travaux menés à Chicago sur « l’efficacité collective ».

L’IRA, les loyalistes et la drogue

Dans les quartiers nationalistes, la drogue était mal vue pour 2 raisons propres au conflit. La première tient aux indicateurs : la police arrêtait parfois des consommateurs ou de petits délinquants et leur proposait d’abandonner les poursuites en échange d’informations, non sur les trafiquants, mais sur l’activité républicaine du quartier. Dans un mouvement hanté par l’infiltration, le drogué devenait un traître en puissance. La seconde raison tient à l’origine de la drogue. Les groupes paramilitaires loyalistes étaient perçus, selon plusieurs sources de presse citées par l’autrice, comme les principaux fournisseurs. Acheter de la drogue revenait donc à financer des armes qui serviraient contre les catholiques.

La police, très majoritairement protestante et vue comme l’agent de l’État britannique, était peu présente dans ces zones. Les organisations républicaines et loyalistes y faisaient elles-mêmes respecter l’ordre, chacune dans sa communauté : menaces d’abord, puis humiliation publique, balles dans les genoux (le « knee-capping ») ou expulsion. L’autrice estime que ce contrôle a dissuadé au moins une partie des habitants de consommer ou de revendre.

Une société cloisonnée

La troisième explication est la ségrégation. Un marché de la drogue a besoin que vendeurs et acheteurs puissent circuler. Or, en 1972, seuls 23 % des habitants de Belfast vivaient dans des quartiers mixtes. Chacun travaillait, sortait et buvait dans sa propre zone. Certains préféraient même attendre le bus plus loin de chez eux plutôt que d’utiliser un arrêt situé dans le quartier de « l’autre » communauté. Le centre de Belfast était quasiment désert la nuit. Les jeunes, qui commencent souvent à consommer à cet âge, passaient leurs soirées dans des pubs où ils croisaient voisins, parents et connaissances. Leurs comportements étaient de fait étroitement surveillés.

L’autrice examine aussi le rôle de la religion. Les 2 parties de l’île étaient plus pratiquantes que le reste de l’Europe. Mais cette piste ne la convainc pas : Dublin, tout aussi religieuse, a connu une flambée de l’héroïne dès la fin des années 1970.

Elle mentionne enfin la militarisation. La Royal Ulster Constabulary est passée d’environ 3 500 policiers en 1969 à 8 500 au milieu des années 1990, et l’armée britannique comptait environ 30 000 soldats dans la province en 1972. Les contrôles à la frontière avec la République étaient permanents. La police elle-même a soutenu devant le Parlement britannique que la réduction de ses effectifs après les cessez-le-feu avait facilité l’arrivée des drogues.

Après 1994, la paix et l’héroïne

Les cessez-le-feu de l’IRA en 1994, puis des principales organisations loyalistes, ont ouvert une nouvelle époque. En 1998, l’enquête sur la criminalité en Irlande du Nord relevait des taux de consommation encore inférieurs à ceux de la Grande-Bretagne : 18 % des personnes interrogées avaient déjà consommé du cannabis, contre 25 % outre-mer, et 6 % des amphétamines, contre 10 %. L’ecstasy faisait exception, avec 5 % contre 4 %. En 1999, les adolescents de 15-16 ans de la province arrivaient en tête du Royaume-Uni pour l’usage de colles et de solvants, et devançaient l’Angleterre et le pays de Galles pour l’ecstasy et l’héroïne. La première enquête menée sur l’ensemble de l’île en 2002-2003 confirmait que l’ecstasy était un peu plus répandue au Nord (6 %) qu’au Sud (4 %).

L’héroïne s’est installée à partir de 1995-1996, et c’est la petite ville de Ballymena, environ 30 000 habitants à une quarantaine de kilomètres de Belfast, qui a concentré l’attention. Une étude locale y estimait le nombre d’héroïnomanes entre 235 et 398. Les médias avançaient des chiffres bien plus élevés, entre 1 000 et 1 500. Fait inhabituel, des consommateurs de Belfast venaient s’y approvisionner, alors qu’avant les années 1990 ils se fournissaient à Dublin. Le nombre d’héroïnomanes enregistrés est passé de 78 en 1997 à 233 en 2000. Une étude menée en 2000-2001 estimait le nombre de consommateurs problématiques à environ 828 dans toute l’Irlande du Nord.

Les pouvoirs publics ont tardé à réagir. Début 2000, aucun programme d’échange de seringues n’existait encore dans la province. Les traitements de substitution comme la méthadone ou le Subutex n’étaient pas utilisés comme traitement d’entretien, contrairement aux recommandations britanniques. Il a fallu une revue commandée en 2002 par le ministère de la Santé nord-irlandais, rédigée par l’autrice elle-même, pour que la méthadone et le Subutex soient enfin envisagés. Leur mise en place était en préparation fin 2003. À Ballymena, ce sont des médecins généralistes qui se sont organisés seuls, en allant observer les pratiques d’Édimbourg, de Glasgow et de Dublin.

La fin d’une exception

Pour expliquer ce basculement, l’autrice relie les 2 périodes. Pendant le conflit, la violence a été massive, mais elle a aussi renforcé les liens de voisinage, limité les déplacements et installé un contrôle social informel, autant de freins à la diffusion des drogues. La paix a desserré ces contraintes. Les jeunes circulent davantage, et plusieurs racontent avoir fréquenté pour la première fois des boîtes de nuit du centre-ville après les cessez-le-feu de 1994. Les premières rencontres avec des jeunes de « l’autre » communauté se sont souvent faites sur ces pistes de danse en terrain neutre. Les consommateurs d’ecstasy interrogés pour une autre étude disaient que la drogue avait rapproché catholiques et protestants en boîte, mais que ce rapprochement s’arrêtait à la sortie du club.

L’autrice constate qu’en 2003, la consommation en Irlande du Nord commençait à ressembler à celle de ses voisins, avec l’apparition de petits groupes de jeunes héroïnomanes dans des villes moyennes et rurales, comme en Angleterre à la même époque. 23 ans plus tard, les groupes paramilitaires contrôlent le trafic de drogue, et la diffusent dans toute l’île.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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